Le requin-marteau est un requin facilement reconnaissable à sa tête aplatie et élargie de chaque côté, qui dessine un « T » ou un marteau vu de dessus, avec un œil et une narine à chaque extrémité. Cette structure étonnante, que les biologistes appellent céphalofoil, n'a rien d'une bizarrerie gratuite : elle porte des milliers de récepteurs électriques qui détectent les proies enfouies dans le sable, elle élargit le champ de vision de l'animal et elle l'aide à virer avec agilité. Le nom ne désigne pas une seule espèce mais une petite famille, les Sphyrnidés, qui compte une dizaine d'espèces, du requin-tiburo d'à peine un mètre au grand requin-marteau qui peut dépasser cinq mètres. Présents dans les eaux tropicales et tempérées chaudes de tous les océans, ces requins fréquentent aussi bien les côtes et les lagons que le large, et certaines espèces forment des bancs spectaculaires de dizaines, voire de centaines d'individus autour des îles volcaniques. Malgré une réputation de prédateur inquiétant, ils sont rarement dangereux pour l'homme, alors que l'homme, lui, les a décimés : plusieurs espèces comptent aujourd'hui parmi les requins les plus menacés. Voici ce qu'il faut savoir sur sa définition, son anatomie, ses espèces, sa reproduction et sa protection.
Qu'est-ce qu'un requin-marteau ? Définition et classification
Le requin-marteau est un poisson cartilagineux de la classe des Chondrichtyens, celle des requins, des raies et des chimères, dont le squelette est fait de cartilage et non d'os. Il appartient à l'ordre des Carcharhiniformes, le plus vaste groupe de requins, qui comprend aussi le requin tigre, le requin bouledogue ou les requins de récif, et à la famille des Sphyrnidés, divisée en deux genres : Sphyrna, qui rassemble la plupart des espèces, et Eusphyra, qui ne compte que le requin-marteau à aile, dont la tête est la plus large de toutes. Le nom scientifique vient du grec sphyra, qui signifie précisément « marteau ». Comme tous les requins, il respire grâce à des fentes branchiales, possède une peau couverte de minuscules écailles en forme de dents, les denticules, et renouvelle ses dents tout au long de sa vie. Son corps est fuselé, avec une haute nageoire dorsale en forme de faux, particulièrement développée chez le grand requin-marteau. Il partage avec ses cousins prédateurs un rôle de régulateur dans les écosystèmes marins, en se nourrissant de poissons, de céphalopodes, de crustacés et surtout de raies, dont certaines espèces semblent être ses proies favorites, à l'image de le barracuda, autre grand chasseur des récifs.
À quoi sert la tête du requin-marteau ? Le céphalofoil
La tête du requin-marteau, ou céphalofoil, intrigue les scientifiques depuis longtemps, et plusieurs fonctions semblent se combiner. La première concerne l'électroréception. Comme tous les requins, il possède sous la peau du museau des organes appelés ampoules de Lorenzini, de petits canaux remplis de gel capables de percevoir les infimes champs électriques produits par les muscles et le cœur des autres animaux. Chez le requin-marteau, ces capteurs sont répartis sur une surface beaucoup plus large, ce qui lui permet de balayer le fond comme un détecteur de métaux et de localiser des raies ou des poissons enfouis dans le sable. La deuxième fonction est visuelle : avec ses yeux placés aux extrémités de la tête, il dispose d'un champ de vision très étendu et d'une zone de vision binoculaire plus large que celle des autres requins, utile pour estimer les distances, au prix de deux angles morts devant le museau. Enfin, ce large « aileron » frontal semble lui offrir une portance et une maniabilité accrues, autorisant des virages très serrés. La largeur du céphalofoil varie beaucoup selon les espèces, de la tête en pelle du requin-tiburo à celle, démesurée, du requin-marteau à aile.
Une arme pour chasser les raies
Les observations de plongeurs et de chercheurs ont montré que le grand requin-marteau se sert parfois de sa tête comme d'un véritable outil. Lorsqu'il a repéré une raie pastenague dissimulée dans le sable, il la frappe et la plaque contre le fond avec son céphalofoil, l'empêchant de s'enfuir, puis pivote pour la mordre et l'immobiliser. Cette technique de chasse, filmée notamment aux Bahamas, illustre bien l'intérêt de cette tête élargie. Les raies pastenagues sont pourtant armées d'aiguillons venimeux sur la queue, et l'on retrouve fréquemment des dizaines de ces épines plantées dans la bouche, la gorge ou la tête des grands requins-marteaux, qui semblent y être peu sensibles. Les autres espèces ont des menus variés : poissons osseux, calmars, poulpes, crabes, crevettes et petits requins. Le requin-tiburo fait figure d'exception, puisque des travaux scientifiques ont montré qu'il consomme et digère une partie des herbiers marins qu'il avale en chassant les crustacés, ce qui en fait le premier requin connu à tirer profit de végétaux. Les requins-marteaux chassent surtout au crépuscule et la nuit, souvent seuls, même lorsque l'espèce se regroupe en bancs pendant la journée.

Quelles sont les principales espèces de requin-marteau ?
La famille des requins-marteaux regroupe une dizaine d'espèces, dont la taille, la forme de la tête et le mode de vie varient sensiblement. Le grand requin-marteau est le géant du groupe : solitaire et nomade, il fréquente les eaux tropicales côtières et du large, et se reconnaît à sa tête presque droite et à son immense nageoire dorsale. Le requin-marteau halicorne, à la tête festonnée, est célèbre pour ses rassemblements diurnes de centaines d'individus autour des Galápagos, de l'île Cocos au Costa Rica ou de Malpelo en Colombie, qui attirent les plongeurs du monde entier. Le requin-marteau lisse, sans encoche au milieu de la tête, est le plus tolérant aux eaux tempérées et peut être rencontré en Méditerranée et dans l'Atlantique jusqu'au large de l'Europe. Le requin-tiburo, petit et inoffensif, vit dans les eaux peu profondes des Amériques. Enfin, le requin-marteau à aile, d'Asie et d'Australie, possède une tête dont la largeur peut atteindre près de la moitié de la longueur de son corps. Le tableau suivant compare ces espèces avec des tailles maximales indicatives.
| Espèce | Taille maximale indicative | Signe distinctif | Statut UICN |
|---|---|---|---|
| Grand requin-marteau (Sphyrna mokarran) | 5 à 6 m | Tête presque droite, haute dorsale | En danger critique |
| Requin-marteau halicorne (Sphyrna lewini) | Environ 3,5 à 4 m | Tête festonnée, grands bancs | En danger critique |
| Requin-marteau lisse (Sphyrna zygaena) | Environ 4 m | Tête sans encoche centrale | Vulnérable |
| Requin-tiburo (Sphyrna tiburo) | Environ 1 à 1,5 m | Tête en pelle arrondie, digère des herbiers | En danger |
| Requin-marteau à aile (Eusphyra blochii) | Environ 1,5 à 2 m | Tête très étroite et très large | En danger |
Où vit le requin-marteau ? Bancs et migrations
Les requins-marteaux occupent les eaux tropicales et tempérées chaudes de l'Atlantique, de l'Indo-Pacifique et de la Méditerranée, depuis les plages et les herbiers peu profonds jusqu'au large et aux pentes des tombants, parfois à plusieurs centaines de mètres de profondeur. Leur mode de vie varie selon les espèces et l'âge. Le requin-marteau halicorne adopte un comportement très particulier : le jour, des centaines d'individus, surtout des femelles, se rassemblent en bancs immobiles autour des monts sous-marins et des îles isolées, puis se dispersent la nuit pour chasser seuls en eau profonde. Les raisons de ces rassemblements restent discutées : repos, protection, parade ou repérage grâce au champ magnétique terrestre, que ces requins pourraient percevoir. Le grand requin-marteau, lui, est plutôt solitaire et effectue de longs déplacements, et le marquage par balises a montré que certains individus parcourent des milliers de kilomètres en suivant des routes saisonnières. Cette mobilité complique leur protection, puisqu'un même requin peut traverser les eaux de plusieurs pays, et justifie la coopération internationale pour gérer la pêche et créer des corridors de réserves marines.
Comment se reproduit le requin-marteau ?
Le requin-marteau est vivipare placentaire : les embryons se développent dans l'utérus de la femelle et sont d'abord nourris par les réserves de leur sac vitellin, qui se transforme ensuite en une sorte de placenta relié à la paroi utérine, par lequel la mère transfère les nutriments. Ce mode de reproduction, que l'on retrouve chez plusieurs requins de la même lignée, aboutit à la naissance de petits entièrement formés, déjà capables de nager et de chasser seuls. La gestation dure en général de huit mois à un an selon les espèces, et les portées comptent de quelques petits à plusieurs dizaines chez le grand requin-marteau. Les femelles mettent bas dans des nurseries côtières, baies peu profondes, estuaires ou lagons, où les jeunes trouvent nourriture et abri loin des grands prédateurs, y compris des adultes de leur propre espèce. Fait remarquable, un cas de parthénogenèse, c'est-à-dire de reproduction sans mâle, a été documenté chez une femelle de requin-tiburo en aquarium, qui a donné naissance à un petit alors qu'elle n'avait jamais côtoyé de mâle. Ce phénomène, très rare et observé depuis chez d'autres requins captifs, reste une curiosité et ne joue aucun rôle notable dans la vie des populations sauvages, qui se reproduisent lentement et ne peuvent compenser rapidement une forte mortalité.
D'où vient le nom requin-marteau ? Étymologie
Le nom requin-marteau est une image limpide : vue de dessus, la tête de l'animal évoque la masse d'un marteau, et cette comparaison se retrouve dans de nombreuses langues, de l'anglais hammerhead shark à l'espagnol tiburón martillo ou à l'allemand Hammerhai. Les anciens naturalistes parlaient aussi de « marteau » tout court, ou de « poisson-marteau », et le nom scientifique Sphyrna reprend directement le grec sphyra, « marteau ». L'origine du mot requin lui-même est en revanche plus obscure. Il apparaît en français au XVIe siècle et a fait l'objet de plusieurs hypothèses : la plus connue, souvent qualifiée d'étymologie populaire, le rattache à requiem, la prière des morts, en raison du danger que représentait l'animal pour les marins tombés à l'eau ; d'autres linguistes y voient un dérivé d'un mot dialectal normand ou picard. Aucune explication ne fait l'unanimité, et les dictionnaires restent prudents. Avant que « requin » ne s'impose, on employait surtout le mot « chien de mer », qui survit dans les noms de certaines petites espèces. Le nom du requin-tiburo vient quant à lui de l'espagnol tiburón, « requin », un mot probablement emprunté aux langues des Caraïbes.
Le requin-marteau est-il dangereux ou menacé ?
Le requin-marteau a mauvaise réputation, mais il est en réalité rarement dangereux pour l'homme. Les attaques recensées sont très peu nombreuses, souvent liées à des situations de pêche ou de provocation, et aucune ne semble avoir été mortelle d'après les bases de données spécialisées. Les plongeurs qui observent les bancs de requins-marteaux halicornes constatent au contraire que ces animaux sont plutôt craintifs et s'éloignent au moindre bruit de bulles. Le danger est bien plus grand dans l'autre sens. Les requins-marteaux sont capturés en grand nombre par la pêche commerciale, ciblée ou accidentelle, et leurs grands ailerons sont parmi les plus recherchés sur le marché asiatique de la soupe d'ailerons. Leur maturité tardive, leur reproduction lente et leur habitude de se regrouper dans des zones prévisibles les rendent très vulnérables, et certaines populations se sont effondrées. Le grand requin-marteau et le requin-marteau halicorne sont aujourd'hui classés en danger critique d'extinction par l'UICN. Ils figurent à l'annexe II de la CITES, qui encadre le commerce international, et bénéficient de protections dans plusieurs pays et réserves marines. Leur survie dépend aussi de la préservation des nurseries côtières et des grands sites de rassemblement, souvent partagés avec d'autres géants des océans au mode de vie bien plus paisible, comme la raie manta.