Le lamantin est un grand mammifère aquatique herbivore des eaux chaudes, qui passe ses journées à brouter paisiblement les herbiers des lagunes, des estuaires, des fleuves et des côtes tropicales. Massif, lent, au corps fuselé terminé par une large queue en forme de pagaie, il a hérité du surnom de « vache de mer » en raison de son régime végétarien et de son caractère placide. Il appartient à l'ordre des Siréniens, petit groupe de mammifères marins dont le nom évoque les sirènes des légendes, auxquelles les marins de l'époque des grandes découvertes ont parfois associé ces animaux aperçus à fleur d'eau. Trois espèces de lamantins vivent aujourd'hui sur les rives de l'Atlantique : en Amérique, des côtes de la Floride au Brésil en passant par les Antilles et la Guyane, en Afrique de l'Ouest et dans le bassin de l'Amazone. Toutes sont classées vulnérables, menacées par les collisions avec les bateaux, la disparition des herbiers et la chasse. Cette définition présente l'anatomie étonnante du lamantin, ses espèces, son mode de vie, l'origine de son nom, son histoire avec l'homme et les enjeux de sa conservation.
Qu'est-ce qu'un lamantin ? Définition de la vache de mer
Un lamantin est un mammifère placentaire du genre Trichechus, seul genre de la famille des Trichéchidés. Avec les dugongs, il forme l'ordre des Siréniens, les seuls mammifères marins entièrement herbivores. Contrairement aux apparences, ses plus proches parents ne sont ni les phoques ni les dauphins, mais les éléphants et les damans, avec lesquels il partage un ancêtre commun terrestre ayant vécu il y a plusieurs dizaines de millions d'années. Un adulte mesure le plus souvent autour de trois mètres et pèse plusieurs centaines de kilos, les plus grands individus de Floride dépassant largement la tonne. Son corps en forme de fuseau, dépourvu de membres postérieurs visibles, se termine par une nageoire caudale arrondie, alors que celle de son cousin le dugong est fourchue comme celle d'un dauphin, ce qui permet de distinguer facilement les deux animaux. Ses membres antérieurs sont devenus des nageoires souples, qui portent encore des ongles chez deux espèces sur trois et lui servent à se diriger, à se gratter, à porter la nourriture à sa bouche ou à « marcher » sur le fond. Sa peau épaisse, grise et ridée, parsemée de poils fins et sensibles, se renouvelle en permanence, ce qui limite l'accumulation d'algues.
Des dents en tapis roulant et un cou à six vertèbres
L'anatomie du lamantin recèle plusieurs curiosités qui intriguent les biologistes. La plus connue concerne ses dents : il ne possède ni incisives ni canines fonctionnelles, mais une rangée de molaires qui se renouvellent pendant toute sa vie. Les nouvelles dents apparaissent au fond de la mâchoire et avancent lentement vers l'avant, à la manière d'un tapis roulant, tandis que les plus usées tombent à l'avant. Ce remplacement continu, appelé polyphyodontie horizontale, compense l'usure provoquée par une alimentation végétale abrasive, souvent chargée de sable et de silice. Autre singularité, le lamantin ne possède que six vertèbres cervicales, alors que presque tous les mammifères, de la souris à la girafe, en ont sept ; seuls quelques paresseux partagent cette exception. Il ne peut donc pas tourner la tête et doit pivoter tout son corps pour regarder de côté. Ses os, très denses et lourds, lui servent de lest pour rester près du fond sans effort, et il ajuste sa flottaison grâce à ses poumons longs et plats, logés le long du dos. Enfin, son métabolisme est particulièrement bas pour un mammifère de sa taille, ce qui le rend très sensible au froid : en dessous d'une vingtaine de degrés, l'eau devient dangereuse pour lui.
Quelles sont les espèces de lamantins ?
Il existe trois espèces actuelles de lamantins, auxquelles s'ajoute le dugong de l'océan Indien et du Pacifique, seul autre sirénien survivant. Le lamantin des Caraïbes, ou lamantin des Antilles (Trichechus manatus), est le plus connu ; il comprend deux sous-espèces, le lamantin de Floride, star des sources d'eau chaude où il se réfugie en hiver, et le lamantin des Antilles proprement dit, présent des côtes du Mexique au Brésil, notamment en Guyane française. Le lamantin d'Afrique (Trichechus senegalensis) fréquente les côtes, les lagunes et les grands fleuves d'Afrique de l'Ouest et centrale, du Sénégal à l'Angola, et remonte parfois très loin à l'intérieur des terres, jusqu'au Mali ou au Tchad. Le lamantin d'Amazonie (Trichechus inunguis), le plus petit, vit exclusivement en eau douce dans le bassin de l'Amazone ; il est dépourvu d'ongles, comme l'indique son nom scientifique, et porte souvent une tache blanche ou rosée sur le ventre. Dans les lacs et les forêts inondées, il croise les dauphins d'eau douce. Le tableau suivant compare ces espèces avec le dugong, à partir de dimensions indicatives qui varient selon les individus.
| Espèce | Milieu | Taille adulte indicative | Signe distinctif |
|---|---|---|---|
| Lamantin des Caraïbes (T. manatus) | Côtes, estuaires et rivières de la Floride au Brésil | Environ 3 à 4 m | Ongles sur les nageoires, le plus grand |
| Lamantin d'Afrique (T. senegalensis) | Côtes, lagunes et fleuves d'Afrique de l'Ouest | Environ 3 m | Très proche du précédent, yeux saillants |
| Lamantin d'Amazonie (T. inunguis) | Eau douce du bassin amazonien | Environ 2,5 à 3 m | Pas d'ongles, tache claire sur le ventre |
| Dugong (Dugong dugon) | Côtes de l'océan Indien et du Pacifique ouest | Environ 3 m | Queue fourchue, uniquement marin |

Comment vit le lamantin ? Alimentation et comportement
Le lamantin mène une vie tranquille, rythmée par le broutage et le repos. Il se nourrit de plantes aquatiques très variées, herbes marines, algues, jacinthes d'eau, feuilles de palétuviers, graminées des berges, et peut consommer chaque jour une quantité de végétaux équivalant à environ un dixième de son poids, soit plusieurs dizaines de kilos pour un adulte. Ses lèvres supérieures, divisées en deux lobes mobiles et garnies de vibrisses épaisses, fonctionnent comme de petites mains qui saisissent et arrachent les plantes. Il broute plusieurs heures par jour, entrecoupées de longues pauses au fond ou près de la surface. Il remonte respirer régulièrement en sortant juste le bout du museau, toutes les quelques minutes lorsqu'il est actif, plus rarement lorsqu'il dort. Plutôt solitaire, le lamantin n'est pas pour autant asocial : les individus se rencontrent, se touchent du museau, jouent parfois, et se rassemblent en grand nombre dans les refuges d'hiver de Floride, où des centaines d'animaux peuvent se serrer dans les eaux tièdes des sources ou des rejets de centrales électriques. Il communique par des cris aigus, des grincements et des sifflements, particulièrement entre une mère et son petit.
Une reproduction très lente
Le cycle de vie du lamantin explique en grande partie sa fragilité. Les femelles atteignent la maturité sexuelle vers trois à cinq ans environ, et les mâles un peu plus tard. Lorsqu'une femelle est réceptive, plusieurs mâles la suivent parfois pendant des jours, formant ce que les biologistes appellent un « troupeau d'accouplement ». La gestation dure environ un an, et la femelle met au monde un seul petit, plus rarement des jumeaux, qui mesure déjà plus d'un mètre et pèse une trentaine de kilos. Le jeune tète sous l'eau, à des mamelles situées à l'aisselle des nageoires, une position qui rappelle d'ailleurs celle des mamelles chez l'éléphant. Il commence à grignoter des plantes au bout de quelques semaines, mais reste avec sa mère pendant une à deux années, le temps d'apprendre les itinéraires, les zones de nourrissage et les refuges d'hiver. Une femelle ne donne donc naissance qu'à un petit tous les deux à cinq ans environ. Le lamantin peut en revanche vivre longtemps, plusieurs décennies dans la nature, et certains individus captifs ont dépassé soixante ans. Ce rythme de reproduction très lent signifie que chaque adulte tué représente une perte difficile à compenser pour la population.
D'où vient le mot lamantin ? Étymologie et sirènes
Le mot lamantin vient de l'espagnol manatí, emprunté au XVIe siècle à une langue amérindienne des Antilles, probablement le taïno ou le caraïbe, dans laquelle il désignait déjà l'animal. En passant en français, le terme s'est transformé, vraisemblablement sous l'influence du verbe lamenter, rapprochement favorisé par les cris plaintifs que l'on prêtait à l'animal. L'anglais a conservé une forme plus proche de l'original, manatee, de même que le nom scientifique de l'espèce caribéenne, Trichechus manatus. Le nom du genre, Trichechus, vient quant à lui du grec et évoque les poils qui parsèment son corps. Les Siréniens doivent leur nom aux sirènes des légendes : lors de son premier voyage, en 1493, Christophe Colomb note avoir aperçu trois « sirènes » au large d'Hispaniola, tout en remarquant qu'elles étaient loin d'être aussi belles qu'on les peignait. Il s'agissait très probablement de lamantins. Le surnom de vache de mer, ou vache marine, souligne à la fois sa corpulence et son régime de brouteur, tandis qu'en Afrique de l'Ouest, l'animal occupe une place importante dans les croyances locales, parfois associé aux génies des eaux, comme Mami Wata.
Le lamantin est-il menacé ? Histoire et protection
Les trois espèces de lamantin sont classées vulnérables sur la Liste rouge de l'UICN. Leur histoire avec l'homme a longtemps été celle d'une chasse intensive pour la viande, la graisse et le cuir, qui a fait disparaître l'animal de nombreuses îles des Antilles, dont la Guadeloupe et la Martinique. Le sort de son lointain cousin, la rhytine de Steller, grand sirénien des eaux froides du Pacifique Nord, rappelle la vulnérabilité du groupe : découverte en 1741, elle fut exterminée par les chasseurs en moins de trente ans. Aujourd'hui, le lamantin souffre surtout des collisions avec les bateaux : la plupart des adultes de Floride portent des cicatrices d'hélices, au point que les chercheurs s'en servent pour identifier les individus. S'y ajoutent les prises accidentelles dans les filets, la pollution, les marées rouges toxiques, les épisodes de froid intense et surtout la disparition des herbiers, qui a provoqué ces dernières années des mortalités massives par famine dans certaines lagunes floridiennes. En Afrique et en Amazonie, la chasse illégale, les barrages et la dégradation des fleuves pèsent également sur des populations encore mal connues, pour lesquelles les données de suivi restent rares.
Des mesures pour sauver la vache de mer
Plusieurs pays ont mis en place des mesures pour protéger le lamantin. En Floride, des zones de vitesse réduite pour les bateaux, des sanctuaires interdits à la navigation en hiver, des centres de soins et des programmes de suivi ont permis aux populations de progresser au cours des dernières décennies, avant que la mortalité liée à la disparition des herbiers ne relance l'inquiétude. En Afrique de l'Ouest, des réseaux de chercheurs et d'associations travaillent avec les pêcheurs pour réduire les captures et mieux connaître l'espèce. Dans les territoires français, le lamantin est présent en Guyane, où il fait l'objet d'études, et un projet de réintroduction a été lancé en Guadeloupe, où il avait disparu, sans parvenir pour l'instant à rétablir une population. La protection des herbiers marins, puits de carbone précieux et nurseries pour de nombreux poissons, profite à la fois au lamantin et à tout l'écosystème côtier. En Amazonie, la conservation du lamantin d'eau douce passe par la lutte contre le braconnage, la réhabilitation des jeunes orphelins et la préservation des forêts inondées, un milieu qu'il partage avec le dauphin rose, autre mammifère aquatique emblématique et menacé des grands fleuves sud-américains.