Le manchot empereur (Aptenodytes forsteri) est l'une des grandes stars du continent Antarctique, et sans doute l'oiseau le mieux adapté au froid de toute la planète. Plus grand et plus lourd de tous les manchots actuels, il se distingue par sa haute silhouette noir et blanc, rehaussée de taches jaune orangé sur le cou, et par un mode de vie unique : c'est le seul oiseau à se reproduire en plein hiver austral, sur la glace de mer, par des températures pouvant descendre sous les quarante degrés négatifs. Le mâle couve alors l'œuf sur ses pattes pendant plus de deux mois, sans manger, serré contre ses congénères pour résister aux blizzards. Révélé au grand public par le documentaire La Marche de l'empereur, ce cycle extraordinaire a fait du manchot empereur un symbole d'endurance et de dévouement parental. On le confond pourtant souvent avec le pingouin, un oiseau de l'hémisphère Nord capable de voler et plus proche parent de le macareux moine. Cette définition présente ses caractéristiques biologiques, ses adaptations au froid, son habitat et son alimentation, sa reproduction, les menaces liées au réchauffement climatique et sa place dans la culture.
Qu'est-ce qu'un manchot empereur ? Définition du plus grand des manchots
Le manchot empereur est un oiseau marin incapable de voler, de la famille des Spheniscidae, la seule de l'ordre des Sphénisciformes, qui regroupe tous les manchots. Il mesure environ 1,10 à 1,20 mètre de haut et son poids varie énormément au fil de l'année, d'une vingtaine de kilos en fin de jeûne à près de quarante kilos lorsqu'il a reconstitué ses réserves. Son plus proche parent est le manchot royal des îles subantarctiques, un peu plus petit, avec lequel il forme le genre Aptenodytes. Ce nom vient du grec et signifie à peu près « plongeur sans ailes », tandis que le nom d'espèce forsteri rend hommage au naturaliste Johann Reinhold Forster, qui accompagna James Cook lors de son deuxième voyage autour du monde, dans les années 1770. Le qualificatif d'« empereur » souligne sa taille, supérieure à celle du manchot « royal ». Son plumage est noir ardoise sur le dos, la tête et la face externe des nageoires, blanc sur le ventre, avec des taches auriculaires jaune orangé et une poitrine teintée de jaune pâle. Son bec long et fin porte une bande rose orangé sur la mandibule inférieure. Les poussins, eux, sont couverts d'un duvet gris argenté, avec une tête noire et un masque blanc caractéristiques.
Manchot ou pingouin : ne pas confondre
En français, la confusion entre manchot et pingouin est fréquente, entretenue par l'anglais, où penguin désigne justement le manchot. Les deux mots désignent pourtant des oiseaux bien différents. Les manchots vivent exclusivement dans l'hémisphère Sud, de l'Antarctique aux côtes d'Amérique du Sud, d'Afrique australe, d'Australie et de Nouvelle-Zélande, avec même une espèce aux îles Galápagos, et aucun d'entre eux ne vole : leurs ailes sont devenues des nageoires rigides. Les pingouins, eux, appartiennent à la famille des alcidés, qui vit dans l'hémisphère Nord, et l'espèce actuelle, le petit pingouin, est parfaitement capable de voler. Seul le grand pingouin, disparu au XIXe siècle, ne volait pas. Les ressemblances entre manchots et pingouins, silhouette dressée, plumage noir et blanc, vie marine et chasse en plongée, sont un exemple de convergence évolutive : des solutions semblables apparues séparément chez des oiseaux non apparentés, confrontés aux mêmes contraintes. Retenir que « le manchot ne vole pas et vit au Sud » suffit à éviter l'erreur.
Comment le manchot empereur résiste-t-il au froid extrême ?
Le manchot empereur affronte des conditions parmi les plus rudes de la planète : températures pouvant descendre vers moins quarante ou moins cinquante degrés, vents catabatiques dépassant parfois cent cinquante kilomètres par heure, nuit polaire quasi permanente en hiver. Pour y survivre, il cumule les adaptations. Son plumage, très dense, compte plusieurs couches de plumes courtes et imbriquées, qui emprisonnent une couche d'air isolante et restent étanches même après de longues plongées. Sous la peau, une épaisse couche de graisse sert à la fois d'isolant et de réserve d'énergie. Ses extrémités, pattes, bec et nageoires, sont relativement petites pour sa taille, ce qui limite les surfaces de déperdition, et un système d'échange de chaleur à contre-courant dans les vaisseaux sanguins réchauffe le sang qui remonte des pattes tout en refroidissant celui qui y descend. Le manchot peut aussi réduire son métabolisme et se tenir sur ses talons et sa queue pour limiter le contact avec la glace. Mais son arme la plus efficace est collective : les tortues, ces rassemblements serrés de centaines ou de milliers d'oiseaux, dans lesquels la température peut dépasser largement celle de l'air ambiant. En tournant lentement, ces groupes permettent à chacun de passer tour à tour du bord exposé au centre abrité.
Où vit le manchot empereur et que mange-t-il ?
Le manchot empereur vit exclusivement dans l'Antarctique et l'océan Austral qui l'entoure. On connaît une soixantaine de colonies, réparties tout autour du continent, dont beaucoup ont été découvertes grâce aux images satellites. Ces colonies s'installent le plus souvent sur la banquise côtière, la glace de mer attachée au rivage, assez stable pour durer jusqu'au départ des jeunes. En France, la colonie de Pointe Géologie, près de la base Dumont d'Urville en Terre Adélie, est suivie par les scientifiques depuis les années 1950. Prédateur marin, il se nourrit de poissons, de calmars et de krill, qu'il capture en plongée. C'est un plongeur exceptionnel : il descend fréquemment à plusieurs centaines de mètres, a été enregistré à plus de 500 mètres de profondeur et peut rester sous l'eau plus de vingt minutes. Ses prédateurs sont surtout l'orque et le léopard de mer, tandis que les labbes et les pétrels géants s'attaquent aux œufs et aux poussins.
| Aspect | Manchot empereur |
|---|---|
| Zone géographique | Antarctique et océan Austral, exclusivement |
| Habitat de reproduction | Banquise côtière stable, rarement la terre ferme |
| Mode de vie | Grégaire, colonies de quelques centaines à plusieurs milliers de couples |
| Régime alimentaire | Poissons, calmars et krill capturés en plongée |
| Plongée | Souvent plusieurs centaines de mètres, plus de 500 m au maximum |
| Prédateurs | Orques et léopards de mer (adultes en mer), oiseaux marins (œufs, poussins) |
| Longévité | Souvent 15 à 20 ans, davantage pour certains individus |
Comment se reproduit le manchot empereur ? Un cycle en plein hiver
Le cycle de reproduction du manchot empereur est unique chez les oiseaux. Il débute en mars ou en avril, à la fin de l'été austral, lorsque les adultes quittent la mer pour rejoindre leur colonie, au terme d'une marche qui peut atteindre plusieurs dizaines, voire une centaine de kilomètres sur la glace. Les couples se forment au cours de parades faites de chants, de révérences et de postures synchronisées ; chaque oiseau possède un chant individuel qui permet aux partenaires, puis aux parents et à leur poussin, de se reconnaître au milieu de la foule. En mai ou en juin, la femelle pond un œuf unique qu'elle transfère délicatement au mâle : celui-ci le place sur ses pattes, sous un repli de peau abdominale appelé poche incubatrice. Le moindre faux pas est fatal, car un œuf qui touche la glace gèle en quelques instants. La femelle, épuisée, repart en mer pour se nourrir, tandis que le mâle couve pendant environ deux mois, au cœur de la nuit polaire. Comme il jeûne depuis son arrivée, il aura passé près de quatre mois sans manger, perdant une grande partie de sa masse. Si le poussin éclôt avant le retour de sa mère, le père peut lui offrir une sécrétion nutritive produite par son œsophage, souvent appelée lait de jabot.
La crèche, puis le grand départ
Au retour de la femelle, à peu près au moment de l'éclosion, le couple se retrouve grâce à ses chants et les rôles s'inversent : la mère nourrit le poussin en régurgitant la nourriture accumulée, tandis que le mâle, amaigri, part à son tour reprendre des forces en mer. Les parents se relaient ensuite pendant des semaines, et le poussin, d'abord abrité sur les pattes de l'un d'eux, devient bientôt trop grand pour y tenir. Vers l'âge de six à huit semaines, les jeunes se regroupent alors en crèches, des rassemblements où ils se tiennent chaud mutuellement, sous la surveillance de quelques adultes, pendant que leurs parents pêchent. Cette période est la plus dangereuse : tempêtes, retard des parents, attaques de pétrels géants ou rupture précoce de la banquise peuvent décimer une génération entière. Au début de l'été austral, en décembre ou en janvier, les jeunes muent, remplaçant leur duvet par un plumage étanche, puis partent en mer au moment où la glace se disloque et où la nourriture devient abondante. Ils ne reviendront se reproduire qu'après plusieurs années. Ce calendrier, réglé sur la débâcle estivale, explique pourquoi l'espèce doit commencer sa reproduction en plein hiver.

Pourquoi le manchot empereur est-il menacé ?
Parce qu'il dépend entièrement de la glace de mer pour se reproduire, le manchot empereur est particulièrement exposé au changement climatique. Si la banquise se forme trop tard ou se rompt trop tôt, avant que les poussins aient acquis leur plumage étanche, ceux-ci se noient ou meurent de froid : des échecs de reproduction quasi complets ont déjà été observés ces dernières années dans plusieurs colonies, notamment dans la mer de Bellingshausen et en mer de Weddell. La diminution de la glace de mer affecte aussi le krill et les poissons dont il se nourrit. L'Union internationale pour la conservation de la nature classe l'espèce comme quasi menacée, et plusieurs études de modélisation estiment qu'une grande partie des colonies pourrait être quasi éteinte d'ici la fin du siècle si les émissions de gaz à effet de serre ne diminuent pas, une perspective qui a conduit les États-Unis à l'inscrire parmi les espèces menacées. Le suivi des colonies par satellite, les programmes de baguage électronique et la création d'aires marines protégées dans l'océan Austral, comme celle de la mer de Ross, font partie des réponses mises en place. L'avenir de l'oiseau dépend toutefois avant tout de la limitation du réchauffement global.
Le manchot empereur dans la culture et l'imaginaire
Figure emblématique du monde polaire, le manchot empereur a captivé explorateurs, scientifiques, cinéastes et artistes. Lors de l'expédition britannique de Robert Falcon Scott, trois hommes entreprirent en plein hiver 1911 une marche épuisante jusqu'à la colonie du cap Crozier pour rapporter des œufs, une aventure racontée par Apsley Cherry-Garrard dans Le Pire Voyage au monde, devenu un classique de la littérature polaire. En 2005, le documentaire français La Marche de l'empereur de Luc Jacquet, tourné en Terre Adélie, a rencontré un succès mondial et remporté l'Oscar du meilleur film documentaire, faisant découvrir au grand public le cycle de vie de l'espèce. Le film d'animation Happy Feet, sorti en 2006, met en scène un jeune manchot empereur qui préfère les claquettes au chant, et l'oiseau est devenu une mascotte récurrente des dessins animés, souvent sous le nom erroné de pingouin. Sa silhouette évoque désormais l'endurance, la solidarité et la paternité exemplaire, et elle est largement utilisée dans les campagnes de sensibilisation à la protection des pôles. Pour l'observer dans son milieu, il faut s'aventurer très loin : certaines croisières spécialisées en font l'un des temps forts d'un voyage en Antarctique, dans le strict respect des règles qui encadrent la fréquentation des colonies.