La mouette tridactyle (Rissa tridactyla) est un oiseau marin des côtes rocheuses de l'Atlantique Nord, du Pacifique Nord et de l'Arctique, qui ne vient à terre que pour nicher sur des corniches minuscules de falaises vertigineuses. Élégante, avec sa tête blanche, son bec jaune, son dos gris tendre et ses ailes dont le bout semble avoir été trempé dans l'encre, elle se distingue des autres mouettes par un détail anatomique qui lui a donné son nom : ses pattes noires ne portent que trois doigts bien développés, le doigt arrière étant absent ou réduit à un simple moignon. Grégaire et bruyante, elle forme au printemps des colonies de plusieurs milliers de couples, dont les cris répétés résonnent au pied des falaises, puis passe le reste de l'année au large, parfois très loin des côtes. Autrefois très abondante, elle a fortement décliné en quelques décennies et figure désormais parmi les oiseaux marins menacés, ce qui en fait une sentinelle de l'état des océans. Cette définition présente sa place parmi les mouettes et les goélands, l'origine de son nom, son apparence, sa vie dans les colonies, son régime alimentaire et les menaces qui pèsent sur elle, y compris en France, où elle niche à la limite sud de son aire.

Qu'est-ce qu'une mouette tridactyle ? Définition de l'oiseau des falaises

La mouette tridactyle est un oiseau de l'ordre des Charadriiformes et de la famille des Laridés, qui rassemble les mouettes, les goélands et aussi la sterne arctique, grande migratrice qui fréquente souvent les mêmes côtes nordiques. Elle appartient au petit genre Rissa, qui ne compte que deux espèces : elle-même, largement répandue, et la mouette des brumes, aux pattes rouges, propre à quelques îles de la mer de Béring. À la différence de la plupart des mouettes et goélands, qui fréquentent volontiers les plages, les ports, les champs labourés ou les décharges, la mouette tridactyle est un oiseau véritablement pélagique : en dehors de la saison de reproduction, elle vit en pleine mer, où elle se nourrit, se repose sur l'eau et affronte les tempêtes hivernales. Elle ne revient vers la terre qu'au printemps pour retrouver sa colonie, souvent la même d'une année à l'autre. Sa répartition est circumpolaire : on la rencontre en Europe du Nord, de la Bretagne et des îles Britanniques jusqu'à l'Islande, la Norvège et le Svalbard, mais aussi au Groenland, au Canada, en Alaska et dans le nord de l'Asie.

Dessin animé légendé d'une mouette tridactyle sur une corniche : tête blanche, bec jaune, dos gris, bout des ailes noir, pattes noires à trois doigts 3 doigts palmés Bec jaune sans tache Tête blanche Dos et ailes gris tendre Bout des ailes noir Pattes noires courtes Nid de boue et d'herbes
La mouette tridactyle se reconnaît à ses ailes grises au bout noir net, à son bec jaune et à ses courtes pattes noires dépourvues de doigt arrière.

D'où vient le nom de la mouette tridactyle ? Étymologie

L'adjectif tridactyle vient du grec tri-, « trois », et daktulos, « doigt » : il signifie littéralement « à trois doigts ». Il renvoie au pied de l'oiseau, dont le quatrième doigt, le pouce dirigé vers l'arrière que possèdent la plupart des oiseaux, est absent ou atrophié. L'espèce a été décrite par Linné au XVIIIe siècle sous le nom de Larus tridactylus, puis placée dans le genre Rissa, un nom tiré de l'islandais rita, qui désigne l'oiseau dans cette langue. Le mot mouette est quant à lui un diminutif de l'ancien français mauve ou maoue, d'origine germanique, qui désignait déjà ces oiseaux marins ; il n'a aucun lien avec la plante du même nom. Les anglophones l'appellent kittiwake, un nom imitatif qui reproduit son cri caractéristique, une série de « kitti-waak » aigus et nasillards répétés sans fin dans les colonies. En français, on la désigne parfois aussi comme la « mouette à trois doigts ». Il faut rappeler que la distinction entre mouettes et goélands, très nette dans la langue française, ne correspond pas à une frontière scientifique : elle repose surtout sur la taille, les mouettes étant en général les espèces les plus petites et les plus fines de la famille.

Mouette tridactyle posée sur une corniche de falaise, tête blanche, bec jaune et ailes grises à bout noir

À quoi ressemble la mouette tridactyle ? Plumage et silhouette

La mouette tridactyle mesure environ 37 à 42 centimètres de long, pour une envergure d'un mètre environ et un poids qui varie le plus souvent entre 300 et 500 grammes. Plus petite et plus fine qu'un goéland argenté, elle a une silhouette compacte, une tête ronde et un regard doux, souligné par un petit cercle orbital rouge. L'adulte en plumage nuptial a la tête, le cou, le ventre et la queue d'un blanc pur, le dos et le dessus des ailes d'un gris tendre et uniforme, et l'extrémité des ailes d'un noir net, sans les taches blanches que portent les goélands. Son bec jaune citron, sans tache rouge, et ses pattes noires et courtes complètent le portrait. En hiver, une tache grise apparaît sur la nuque et derrière l'œil. Le plumage des jeunes est très différent : ils portent un demi-collier noir sur la nuque, une large bande sombre en forme de « W » qui traverse le dessus des ailes en vol, et une fine barre noire au bout de la queue, légèrement échancrée. Ils n'acquièrent le plumage adulte qu'au bout de deux à trois ans. En vol, la mouette tridactyle est agile et légère, avec des battements d'ailes rapides et raides, et elle sait profiter des vents forts pour planer le long des vagues.

Un pied à trois doigts adapté aux corniches

Le pied de la mouette tridactyle est la clé de son identité. Comme les autres Laridés, elle possède trois doigts antérieurs reliés par une palmure, qui lui servent à nager et à se poser sur l'eau. Mais là où la plupart des mouettes et goélands conservent un petit doigt postérieur, l'hallux, la mouette tridactyle ne garde, au mieux, qu'un minuscule vestige sans fonction. Cette réduction est généralement interprétée comme une adaptation à son mode de nidification. Les oiseaux qui marchent beaucoup au sol, sur les plages ou dans les champs, tirent parti d'un pied complet ; la mouette tridactyle, elle, passe une grande partie de la saison de reproduction posée sur d'étroites saillies rocheuses, où elle se tient serrée contre la paroi. Le doigt arrière, inutile dans cette position, aurait été réduit au fil de l'évolution. Ses griffes acérées, plus développées que chez ses cousins, l'aident en revanche à s'agripper à la roche. On remarque d'ailleurs que la mouette tridactyle marche peu et assez maladroitement : elle est faite pour voler, nager et s'accrocher, bien plus que pour arpenter le rivage à la recherche de nourriture comme le font les goélands.

Comment vit la mouette tridactyle ? Colonies et reproduction

Au printemps, les mouettes tridactyles regagnent leurs colonies, installées sur des falaises abruptes dominant la mer, parfois aux côtés des guillemots, des pingouins, des fulmars et des macareux. Chaque couple, souvent fidèle d'une saison à l'autre, construit un nid de boue, d'algues, d'herbes et de plumes, solidement collé sur une saillie à peine plus large que l'oiseau ; pour récolter ces matériaux, les adultes se rendent en groupe dans les prairies humides ou les mares proches, qu'ils piétinent pour en arracher la vase. La femelle pond généralement deux œufs, parfois un ou trois, que les deux parents couvent tour à tour pendant environ quatre semaines. Les poussins, couverts d'un duvet blanc grisâtre, restent au nid pendant plus d'un mois. Ils présentent une adaptation remarquable à la vie en falaise : contrairement aux jeunes goélands qui déambulent autour du nid, ils restent immobiles, tournés vers la paroi, ce qui limite le risque de chute. Les colonies, bruyantes et animées, peuvent compter de quelques dizaines à plusieurs dizaines de milliers de couples, et les parents se reconnaissent entre eux et reconnaissent leurs petits à la voix au milieu de ce vacarme.

Schéma d'une falaise à oiseaux : macareux dans les terriers du sommet, mouettes tridactyles sur les petites corniches, guillemots sur les larges vires, cormorans près de la mer Sommet herbeux : macareux Petites corniches : tridactyles Larges vires : guillemots Bas de falaise : cormorans Falaise Chaque espèce occupe son étage (schéma simplifié)
Sur les falaises à oiseaux de l'Atlantique Nord, la mouette tridactyle s'installe sur les corniches les plus étroites, là où peu d'autres espèces peuvent nicher.

Que mange la mouette tridactyle ? Une vie en haute mer

La mouette tridactyle se nourrit presque exclusivement en mer. Son menu se compose surtout de petits poissons qui vivent en bancs près de la surface, comme le lançon, le capelan, le sprat ou les jeunes harengs, complétés par des crustacés planctoniques, des vers marins et d'autres invertébrés. Elle les capture en vol, en se laissant tomber à la surface pour les saisir du bout du bec, ou en effectuant de courtes plongées peu profondes. Elle suit volontiers les zones de remontée d'eau, les fronts océaniques et les bancs chassés par d'autres prédateurs, et elle a longtemps profité des rejets des bateaux de pêche. Pendant la saison de reproduction, les adultes peuvent parcourir plusieurs dizaines de kilomètres, voire davantage, pour rapporter de la nourriture à leurs poussins, qu'ils nourrissent par régurgitation. Une fois la saison terminée, les colonies se vident et les oiseaux se dispersent sur l'océan : certains restent dans les eaux proches, d'autres traversent l'Atlantique, et des individus bagués en Europe ont été retrouvés jusqu'au large de Terre-Neuve. L'hiver, la mouette tridactyle supporte les tempêtes en pleine mer, se reposant sur l'eau entre deux vols, et il est rare de l'observer depuis les côtes, sauf après de violents coups de vent.

EspècePattes et becLieu de vie
Mouette tridactyle (Rissa tridactyla)Pattes noires à 3 doigts, bec jauneFalaises marines, haute mer
Mouette des brumes (Rissa brevirostris)Pattes rouges, bec court et jauneÎles de la mer de Béring
Mouette rieuse (Chroicocephalus ridibundus)Pattes et bec rouges, capuchon brun en étéLacs, villes, côtes, champs
Goéland argenté (Larus argentatus)Pattes roses, bec jaune à tache rougeCôtes, ports, toits des villes
Sterne arctique (Sterna paradisaea)Pattes et bec rouges, calotte noireCôtes nordiques, grande migratrice

La mouette tridactyle est-elle menacée ? Déclin et protection

Longtemps considérée comme l'un des oiseaux marins les plus abondants de l'hémisphère Nord, la mouette tridactyle a connu un déclin marqué dans une grande partie de son aire, au point d'être classée « vulnérable » sur la liste rouge mondiale de l'Union internationale pour la conservation de la nature. Plusieurs colonies historiques de Norvège, des îles Britanniques ou du sud de son aire se sont fortement réduites, voire ont disparu. La cause principale identifiée par les chercheurs est la raréfaction de ses proies, en particulier du lançon et du capelan, sous l'effet combiné du réchauffement des eaux de surface, qui modifie la répartition et la qualité du plancton dont dépendent ces poissons, et de la pêche industrielle de ces espèces fourrages. Les années où la nourriture manque près des colonies, les adultes peinent à nourrir leurs poussins et le succès de reproduction s'effondre. S'y ajoutent les tempêtes plus fréquentes, la pollution par les hydrocarbures, l'ingestion de déchets plastiques, les captures accidentelles dans les engins de pêche et le dérangement des colonies. Suivie de près par de nombreux programmes scientifiques, l'espèce est devenue un véritable indicateur de la santé des écosystèmes marins du Nord.

La mouette tridactyle en France et dans les villes

En France, la mouette tridactyle niche à la limite méridionale de son aire de répartition, principalement en Bretagne, notamment au cap Sizun, et sur les falaises de Normandie et du Pas-de-Calais. Ces colonies, petites à l'échelle de l'espèce, ont connu des évolutions contrastées et sont suivies attentivement par les ornithologues et les gestionnaires d'espaces naturels, car elles sont particulièrement sensibles aux changements des conditions océaniques. L'espèce a également surpris les naturalistes en adoptant, dans certaines régions, des sites de nidification artificiels : le cas le plus célèbre est celui de Newcastle et de Gateshead, dans le nord-est de l'Angleterre, où des centaines de couples nichent sur les corniches du pont de la Tyne et des bâtiments voisins, à une dizaine de kilomètres de la mer, ce qui en fait l'une des colonies les plus éloignées du littoral connues. On observe aussi des mouettes tridactyles nichant sur des immeubles portuaires en Norvège ou sur des plateformes en mer. Protéger ces oiseaux passe par la préservation des falaises et la gestion durable des stocks de poissons fourrages, une nécessité partagée par d'autres habitants des falaises comme le macareux moine, dont les colonies dépendent elles aussi du lançon.