Le calmar géant (Architeuthis dux) est un mollusque céphalopode des grandes profondeurs, cousin des pieuvres et des seiches, qui figure parmi les plus grands invertébrés de la planète. Tentacules compris, les plus grandes femelles peuvent dépasser une douzaine de mètres de long, et ses yeux, de la taille d'une assiette, sont les plus grands du règne animal avec ceux de son parent le calmar colossal. Longtemps considéré comme une créature de légende, il a nourri pendant des siècles les récits de marins sur le Kraken, le monstre des mers nordiques capable d'entraîner un navire par le fond. Sa réalité scientifique n'a été établie qu'au milieu du XIXe siècle, à partir de restes échoués, et il a fallu attendre le début du XXIe siècle pour photographier puis filmer un individu vivant dans son milieu naturel. Habitant des zones sombres de l'océan, quelque part entre quelques centaines et un millier de mètres de profondeur, il partage ce monde mal connu avec d'autres créatures étranges, comme le blobfish, poisson gélatineux des grands fonds. Proie favorite du cachalot, le calmar géant reste aujourd'hui l'un des grands animaux les plus mystérieux de la planète, dont la biologie se dévoile pièce par pièce.
Qu'est-ce qu'un calmar géant ? Définition d'Architeuthis
Le calmar géant est un céphalopode de l'ordre des Teuthides, comme les calmars et encornets que l'on trouve sur les étals, et de la famille des Architeuthidés, qui ne compte qu'un seul genre, Architeuthis. Les zoologistes ont longtemps décrit plusieurs espèces à partir de spécimens trouvés dans différentes mers, mais une étude génétique publiée au début des années 2010, portant sur des échantillons du monde entier, a conclu à l'existence d'une espèce unique à l'échelle mondiale, Architeuthis dux, aux populations très peu différenciées. La taille de l'animal a souvent été exagérée : les mesures sérieuses indiquent que les femelles, plus grandes que les mâles, atteignent une longueur totale d'une douzaine de mètres, dont une grande partie correspond aux deux longs tentacules, pour un poids pouvant approcher quelques centaines de kilos. Le corps proprement dit, le manteau, mesure rarement plus de deux mètres. Il ne faut pas le confondre avec le calmar colossal (Mesonychoteuthis hamiltoni), espèce de l'océan Austral, un peu moins long mais beaucoup plus massif, dont les tentacules portent des crochets rotatifs, et qui détient le record de poids parmi les invertébrés connus.
| Caractéristique | Calmar géant | Calmar colossal |
|---|---|---|
| Nom scientifique | Architeuthis dux | Mesonychoteuthis hamiltoni |
| Longueur totale indicative | Jusqu'à une douzaine de mètres | Environ 9 à 10 m selon les estimations |
| Silhouette | Élancée, tentacules très longs | Massive, manteau large et lourd |
| Armement des tentacules | Ventouses bordées d'anneaux dentés | Ventouses et crochets pivotants |
| Taille des yeux | Environ 25 à 27 cm | Comparable, parmi les plus grands connus |
| Répartition | Tous les océans, eaux tempérées surtout | Océan Austral autour de l'Antarctique |
D'où vient le nom du calmar géant ?
Le mot calmar vient de l'italien calamaro, lui-même issu du latin calamarium, qui désignait un étui à calames, autrement dit une écritoire. L'animal doit ce nom à son encre, qu'il projette pour échapper à ses prédateurs, et peut-être aussi à la forme de sa plume interne, un vestige de coquille en forme de lame. On écrit d'ailleurs aussi « calmar » ou « calamar », les deux formes étant admises. Le nom scientifique Architeuthis, choisi par le zoologiste danois Japetus Steenstrup, associe le grec archi-, « chef » ou « principal », et teuthis, « calmar » : c'est littéralement le « calmar en chef », tandis que l'épithète latine dux signifie « chef » ou « guide ». Le terme Kraken, souvent associé à l'animal, vient quant à lui des langues scandinaves, où il désignait un monstre marin colossal, parfois confondu avec une île flottante. L'évêque norvégien Erik Pontoppidan en donna au milieu du XVIIIe siècle une description restée célèbre dans son histoire naturelle de la Norvège, mêlant observations de pêcheurs et exagérations fantastiques. La plupart des spécialistes pensent que des échouages ou des apparitions de calmars géants à la surface ont contribué à forger cette légende.
À quoi ressemble un calmar géant ? Anatomie d'un colosse
Comme tous les calmars, le calmar géant possède un corps divisé en deux parties. Le manteau, long cylindre musclé terminé par deux petites nageoires, abrite les organes vitaux : branchies, trois cœurs (un principal et deux branchiaux), glandes digestives et reproductrices, ainsi qu'une poche d'encre. De la tête, où se trouvent les yeux et un cerveau développé en anneau autour de l'œsophage, partent huit bras garnis de ventouses et deux tentacules beaucoup plus longs, terminés par une massue couverte de ventouses bordées d'anneaux dentés, qui servent à saisir les proies à distance. Au centre de la couronne de bras se cache un bec corné et acéré, semblable à celui d'un perroquet, qui découpe les proies en morceaux, et une langue râpeuse, la radula, qui les achemine vers l'œsophage. Son sang est bleu, car il transporte l'oxygène grâce à l'hémocyanine, une protéine à base de cuivre. Ses tissus, enfin, sont riches en sels d'ammonium, plus légers que l'eau de mer, qui l'aident à flotter sans effort, mais donnent à sa chair un goût désagréable qui le rend impropre à la consommation.
Les plus grands yeux du monde animal
Les yeux du calmar géant atteignent environ 25 à 27 centimètres de diamètre, soit la taille d'un ballon de football ou d'une grande assiette, et rivalisent avec ceux du calmar colossal pour le titre des plus grands yeux connus. Une telle démesure a longtemps intrigué les biologistes, car dans les profondeurs où il vit, la lumière du soleil est presque inexistante et un œil plus petit suffirait, en théorie, à repérer les lueurs des organismes bioluminescents. Une étude publiée en 2012 a proposé une explication convaincante : ces yeux géants serviraient avant tout à détecter de loin les grands prédateurs, en particulier le cachalot. Lorsqu'une baleine plonge dans l'obscurité, elle dérange au passage le plancton lumineux, qui s'illumine et dessine sa silhouette. Seul un œil de très grande taille permettrait de repérer cette faible lueur à plus d'une centaine de mètres de distance, laissant au calmar le temps de fuir. Pour repérer de petites proies proches, en revanche, de tels yeux n'apporteraient pas d'avantage décisif. Cette hypothèse montre à quel point la relation entre le calmar géant et son grand prédateur a pu façonner son évolution au fil de millions d'années.

Où vit le calmar géant et que mange-t-il ?
Le calmar géant est présent dans tous les océans du monde, mais on le rencontre surtout dans les eaux tempérées, en particulier dans l'Atlantique Nord-Est autour des îles Britanniques, de la Norvège et de l'Espagne, dans l'Atlantique Nord-Ouest au large de Terre-Neuve, autour de la Nouvelle-Zélande, de l'Afrique australe et du Japon. Les côtes des Asturies, dans le nord de l'Espagne, sont réputées pour leurs nombreux échouages et pour les spécimens recueillis par les chalutiers. L'animal vit dans la zone mésopélagique, cette couche d'eau crépusculaire puis obscure située en gros entre 300 et 1 000 mètres de profondeur, où la température est fraîche et la pression considérable. Son régime alimentaire, reconstitué à partir des contenus stomacaux d'individus échoués, se compose surtout de poissons des profondeurs et d'autres calmars, y compris parfois des congénères. Les observations réalisées au début des années 2000 suggèrent qu'il chasse activement, en lançant ses deux longs tentacules pour saisir une proie, plutôt qu'il ne dérive passivement en attendant qu'elle passe. Sa musculature, moins puissante que celle des calmars côtiers, ferait néanmoins de lui un nageur plutôt économe, adapté à un milieu pauvre en nourriture.
Le cachalot, grand prédateur du calmar géant
Le principal ennemi du calmar géant est le cachalot, le plus grand des cétacés à dents, capable de plonger à plus d'un kilomètre de profondeur pendant de longues minutes pour chasser les céphalopodes. Pendant longtemps, une grande partie de ce que l'on savait du calmar géant provenait d'ailleurs de l'estomac des cachalots capturés par les baleiniers : on y retrouvait des becs de calmars par centaines, ces pièces cornées indigestes qui résistent à la digestion et permettent d'identifier les espèces consommées et d'estimer leur taille. La peau des cachalots porte souvent des cicatrices circulaires laissées par les ventouses dentées des calmars, preuves des luttes qui se déroulent dans l'obscurité. L'imagerie populaire a longtemps décrit ces rencontres comme des combats titanesques entre égaux, mais la réalité est sans doute moins équilibrée : le cachalot, bien plus lourd, est généralement le vainqueur, et les marques de ventouses témoignent surtout des efforts désespérés de la proie pour se défendre. D'autres prédateurs s'attaquent aux jeunes calmars géants, comme certains requins des profondeurs ou de grands poissons pélagiques, tandis que les oiseaux marins se nourrissent parfois de cadavres flottant à la surface.
Du Kraken aux premières images : l'histoire du calmar géant
L'histoire du calmar géant mêle légendes et science. Après des siècles de récits sur le Kraken et les serpents de mer, c'est en 1857 que Japetus Steenstrup décrit scientifiquement le genre Architeuthis, notamment à partir du bec d'un spécimen échoué sur les côtes du Danemark quelques années plus tôt. En 1861, l'équipage de l'aviso français Alecton tente de hisser à bord, près des Canaries, un énorme calmar flottant en surface, dont seule une partie de la queue sera récupérée : l'épisode fait grand bruit et inspire probablement à Jules Verne la célèbre attaque des poulpes géants de Vingt mille lieues sous les mers. Dans les années 1870, une série d'échouages à Terre-Neuve fournit enfin aux zoologistes des spécimens complets. Il faut pourtant attendre 2004 pour que deux chercheurs japonais, Tsunemi Kubodera et Kyoichi Mori, obtiennent les premières photographies d'un calmar géant vivant dans son milieu naturel, au large de l'archipel d'Ogasawara, grâce à une caméra immergée appâtée. En 2012, une expédition japonaise filme pour la première fois l'animal dans les profondeurs, et d'autres images ont été obtenues depuis, notamment dans le golfe du Mexique, grâce à des leurres lumineux imitant une méduse.
Reproduction et mystères du calmar géant
La reproduction du calmar géant reste l'un des aspects les plus mal connus de sa biologie, faute d'observations directes. Les spécimens étudiés montrent que les mâles disposent d'un pénis très long et que, lors de l'accouplement, ils injectent des sacs de sperme, les spermatophores, directement sous la peau des bras de la femelle, où ceux-ci restent implantés jusqu'à la ponte. Les femelles produisent des quantités considérables de très petits œufs, probablement libérés en pleine eau dans une masse gélatineuse, à l'image de ce que font d'autres grands calmars. Les jeunes, minuscules à l'éclosion, connaîtraient ensuite une croissance rapide : l'étude des statolithes, de petites concrétions de l'oreille interne qui présentent des stries de croissance comparables aux cernes des arbres, suggère que ces animaux atteignent leur taille adulte en quelques années seulement et vivent assez peu de temps, sans doute moins de cinq ans, même si ces estimations restent discutées. Bien d'autres questions demeurent ouvertes : l'importance des populations, les déplacements, le comportement social ou les zones de ponte. Chaque nouvel échouage ou capture accidentelle est donc précieux pour les chercheurs, qui en extraient le maximum d'informations.
Le calmar géant, sentinelle des profondeurs
Le calmar géant n'est pas considéré comme une espèce menacée, faute de données suffisantes pour évaluer l'état de ses populations, que l'on suppose assez vastes à l'échelle des océans. Il n'est pas pêché volontairement, sa chair chargée d'ammonium n'ayant aucun intérêt commercial, mais il est parfois capturé par les chaluts de fond ou victime des activités humaines : certains chercheurs soupçonnent par exemple que les puissants bruits des campagnes de prospection sismique sous-marine puissent expliquer certains échouages groupés. Plusieurs spécimens conservés dans le formol sont aujourd'hui exposés dans des musées d'histoire naturelle, comme à Londres, Madrid ou Melbourne, où ils fascinent le public. Pour les scientifiques, le géant des abysses est aussi un révélateur de tout un pan méconnu de la vie océanique, où d'autres céphalopodes des profondeurs restent à découvrir. De manière inattendue, ce sont parfois les oiseaux de mer qui en livrent des indices, puisque les becs de calmars des grands fonds rapportés à leurs poussins par des oiseaux comme l'albatros permettent d'identifier des espèces rarement capturées et d'en apprendre davantage sur cet univers obscur.