Un enfant qui n'entend jamais l'appel à mettre la table mais perçoit à vingt mètres le froissement d'un paquet de bonbons, un propriétaire qui ignore depuis des mois les relances de son locataire, un gouvernement qui ne répond pas aux revendications d'une profession : dans tous ces cas, on dit que quelqu'un fait la sourde oreille. L'expression désigne le fait de feindre de ne pas entendre, ou plus largement de refuser délibérément de tenir compte d'une demande, d'un conseil, d'une critique ou d'un appel à l'aide. Tout repose sur le contraste entre la capacité d'entendre, bien réelle, et la volonté de ne pas écouter. À la différence d'une personne qui reste muet comme une carpe, qui refuse de parler, celui qui fait la sourde oreille refuse de recevoir la parole des autres, ce qui le rend souvent plus exaspérant encore pour son entourage. Très ancienne, la locution reste d'un emploi courant dans la conversation, la presse et le vocabulaire politique. Cet article en donne une définition précise, revient sur son origine et sur le proverbe qui l'accompagne, explique dans quels contextes l'employer, pourquoi l'on fait la sourde oreille et comment y répondre, avant de passer en revue ses synonymes, ses contraires et ses équivalents dans d'autres langues.

Que signifie « faire la sourde oreille » ?

Faire la sourde oreille, c'est faire semblant de ne pas entendre ce qu'on vous dit, et par extension refuser d'accéder à une demande ou de prendre en compte un avertissement, sans même prendre la peine de répondre. Le verbe « faire » a ici le sens de « jouer », comme dans « faire le mort » ou « faire l'innocent » : il ne s'agit pas d'une surdité réelle mais d'un rôle que l'on adopte. L'expression suppose donc toujours une intention. On ne dira pas d'une personne distraite qu'elle fait la sourde oreille, puisqu'elle n'a simplement pas prêté attention, alors qu'on le dira de quelqu'un qui a parfaitement compris le message mais choisit de l'ignorer, par commodité, par intérêt, par lassitude ou par stratégie. La locution s'emploie souvent avec un complément introduit par « à » : on fait la sourde oreille aux reproches, aux supplications, aux mises en garde, aux revendications. Elle comporte presque toujours une nuance de reproche : la dire, c'est dénoncer une attitude jugée injuste, lâche ou méprisante. Elle peut toutefois prendre une teinte plus indulgente lorsqu'elle s'applique à des sollicitations abusives, et faire la sourde oreille aux ragots ou aux provocations peut alors passer pour une forme de sagesse.

Une surdité feinte, donc volontaire

Le cœur de l'expression est la simulation. Celui qui fait la sourde oreille ne dit pas non : il évite la confrontation en se comportant comme si la demande n'avait jamais été formulée. C'est ce qui rend cette attitude si difficile à combattre, puisque l'interlocuteur n'a rien à quoi répondre, aucun argument à contrer. Le refus implicite laisse la situation en suspens et oblige l'autre à répéter, à insister, puis souvent à renoncer. Dans les relations de pouvoir, cette stratégie est redoutablement efficace : un supérieur, une administration ou une institution peuvent faire la sourde oreille en comptant sur l'usure de ceux qui réclament. Dans la vie quotidienne, elle relève plus souvent de la paresse ou de l'évitement : on n'a pas envie de sortir les poubelles, de rappeler un ami contrarié ou d'aborder un sujet qui fâche, alors on laisse passer. L'expression ne doit pas être confondue avec la surdité au sens médical, qui n'a évidemment rien de volontaire, et c'est d'ailleurs l'adjectif placé avant le nom, « sourde oreille », qui signale l'emploi figuré, comme dans « faire grise mine » ou « faire bonne figure ».

Dessin animé : une personne demande de sortir les poubelles, les ondes sonores rebondissent sur l'oreille bouchée de l'autre personne qui siffloteTu peux sortirles poubelles ??!♪♫La demande est claire… mais l'oreille se ferme
Faire la sourde oreille : le message est bien envoyé, mais celui qui le reçoit fait comme s'il n'avait rien entendu.

D'où vient l'expression « faire la sourde oreille » ?

L'expression faire la sourde oreille est ancienne : on la rencontre déjà dans la langue des XVe et XVIe siècles, et les grands dictionnaires classiques l'enregistrent comme une locution bien établie. Ses deux mots-clés viennent directement du latin. « Sourd » est issu de surdus, qui signifiait déjà « qui n'entend pas », mais aussi, au figuré, « insensible, indifférent », un sens que l'on retrouve chez les auteurs latins lorsqu'ils parlent d'une personne sourde aux prières. « Oreille » vient du latin populaire auricula, diminutif d'auris, l'oreille, qui a supplanté le mot classique dans les langues romanes. L'image associe donc l'organe de l'écoute à une qualité qui le rend inutile, et l'idée même de surdité morale existait bien avant la locution française. La construction avec « faire » suivi d'un adjectif antéposé et d'un nom appartient à une série d'expressions anciennes où le corps traduit une attitude (faire grise mine, faire la fine bouche, faire les gros yeux). La forme a très peu varié depuis, et la locution figure sans changement dans les dictionnaires actuels, ce qui témoigne de sa vitalité.

« Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre »

L'expression a pour sœur un proverbe très connu : « Il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ». Il affirme qu'aucun argument ne peut atteindre une personne décidée à ne pas écouter, et qu'il est plus facile de convaincre quelqu'un qui n'entend pas vraiment que quelqu'un qui refuse d'entendre. Une anecdote souvent racontée lui attribue une origine précise, celle d'un cordonnier du XVIIe siècle qui aurait recouvré l'ouïe grâce à un médecin mais aurait continué à feindre la surdité pour échapper à ses obligations ; cette histoire, répétée sur de nombreux sites, n'est pas solidement documentée et relève vraisemblablement de la légende étymologique, ce genre de récit pittoresque inventé après coup pour expliquer une formule. Le proverbe lui-même, en revanche, est attesté depuis longtemps sous diverses formes, et l'idée qu'il exprime se retrouve dans d'autres langues, comme l'espagnol no hay peor sordo que el que no quiere oír ou l'anglais there are none so deaf as those who will not hear. Proverbe et locution se complètent : l'un énonce une vérité générale, l'autre décrit le comportement concret de celui qui l'illustre.

Comment employer « faire la sourde oreille » ?

La locution s'emploie dans presque tous les registres, de la conversation familiale à l'éditorial, ce qui en fait une expression très souple. Elle se conjugue normalement (« il fait la sourde oreille », « ils ont fait la sourde oreille ») et accepte un complément introduit par « à » pour préciser ce que l'on refuse d'entendre : « Le maire fait la sourde oreille aux plaintes des riverains ». Sans complément, elle reste parfaitement claire : « J'ai demandé trois fois, il fait la sourde oreille ». Le pluriel ne s'applique pas à l'oreille, même lorsque plusieurs personnes sont concernées : on écrit « les dirigeants font la sourde oreille », et non « les sourdes oreilles ». L'expression peut aussi être employée à la forme négative pour souligner une écoute réelle (« la direction n'a pas fait la sourde oreille »), ou au futur pour une mise en garde (« s'il continue à faire la sourde oreille, nous saisirons la justice »). Elle s'utilise fréquemment avec des adverbes qui en renforcent le sens, comme « obstinément » ou « délibérément », même si ces précisions sont presque des pléonasmes, puisque la volonté est déjà contenue dans l'expression. Le tableau ci-dessous donne quelques exemples selon les contextes.

ExempleContexteCe qui est ignoré
« Les enfants font la sourde oreille dès qu'on parle de devoirs. »FamilleUne consigne, une corvée
« Le propriétaire fait la sourde oreille à nos demandes de travaux. »LogementUne réclamation répétée
« La direction a fait la sourde oreille aux alertes du personnel. »TravailUn avertissement
« Le gouvernement fait la sourde oreille aux revendications des agriculteurs. »PolitiqueDes revendications collectives
« Elle fait la sourde oreille aux ragots du village. »Vie socialeDes propos malveillants (sens plutôt positif)

Famille, travail, politique : des contextes très différents

Selon le terrain où elle s'applique, l'attitude décrite par l'expression n'a pas la même gravité. Dans la vie familiale, faire la sourde oreille relève souvent du jeu ou de la petite paresse : l'adolescent qui ne répond pas, le conjoint qui n'entend pas qu'il faut changer l'ampoule. L'agacement est réel, mais la situation se règle généralement par l'humour ou l'insistance. Dans le monde du travail, la même attitude peut avoir des conséquences plus sérieuses : un manager qui ignore les signaux d'épuisement de son équipe, une entreprise qui ne tient pas compte des réclamations de ses clients, un service qui laisse sans réponse des alertes de sécurité. Le silence devient alors une faute de gestion, parfois une faute tout court. Dans la vie publique, enfin, l'expression est un classique du vocabulaire journalistique et syndical : accuser un pouvoir de faire la sourde oreille, c'est lui reprocher de refuser le dialogue et de mépriser ceux qui s'expriment. On la retrouve dans les commentaires sur les grèves, les pétitions ou les mouvements sociaux, où elle sert à dénoncer l'écart entre ceux qui parlent et ceux qui décident.

Pourquoi fait-on la sourde oreille ?

Les raisons qui poussent quelqu'un à faire la sourde oreille sont multiples, et elles ne relèvent pas toujours de la mauvaise volonté pure. La plus courante est l'évitement du conflit : répondre, c'est risquer de devoir dire non, de se justifier ou de reconnaître un tort, et le silence semble alors moins coûteux. Vient ensuite le calcul : en ignorant une demande, on gagne du temps, on espère qu'elle sera oubliée ou que l'interlocuteur se découragera. La surcharge joue aussi un rôle, car face à un flot de sollicitations, certaines personnes trient en ne répondant qu'aux plus pressantes, ce qui donne aux autres le sentiment d'être ignorées. Il existe enfin des formes plus inconscientes : les psychologues décrivent une attention sélective qui nous fait filtrer les informations désagréables ou contraires à nos convictions, sans que nous en ayons pleinement conscience. La frontière avec l'expression n'est pas toujours nette, puisque l'on peut sincèrement ne pas avoir « entendu » un reproche que l'on n'avait pas envie d'entendre. Du côté de celui qui parle, se sentir ignoré est une expérience frustrante, qui peut nourrir de la colère, un sentiment d'injustice ou de dévalorisation, et dégrader durablement une relation.

Comment réagir face à quelqu'un qui fait la sourde oreille ?

Il n'existe pas de recette universelle, mais quelques principes de communication aident à sortir de l'impasse. Le premier consiste à rendre la demande impossible à ignorer : la formuler clairement, au bon moment, de préférence en face à face, et vérifier qu'elle a été comprise en demandant une réponse précise (« Peux-tu me dire d'ici jeudi si c'est possible ? »). Le deuxième est de garder une trace : dans un cadre professionnel ou administratif, un courriel ou un courrier permet de montrer que la demande a bien été faite et de relancer en s'y référant. Il est aussi utile de s'interroger sur les raisons du silence, car une personne qui fait la sourde oreille cherche parfois à éviter un sujet qui la met mal à l'aise ; nommer cette gêne peut débloquer la situation. Les techniques d'écoute active, comme la reformulation, valent dans les deux sens : montrer que l'on a entendu les objections de l'autre l'incite à écouter à son tour. Enfin, lorsque le silence persiste malgré tout, il faut parfois changer d'interlocuteur ou de niveau, en s'adressant à une hiérarchie, à un médiateur ou, en dernier recours, à une instance compétente.

Échelle de l'écoute, de tendre l'oreille à faire la sourde oreille, en passant par prêter l'oreille et écouter d'une oreille distraiteDe l'écoute attentive au refus d'entendreTendrel'oreilleécoute trèsattentivePrêterl'oreilleaccepterd'écouterD'une oreilledistraiteécoutesuperficielleFaire lasourde oreillerefusvolontaireSeule la dernière attitude suppose une volonté de ne pas entendre
Les expressions avec « oreille » forment une véritable échelle de l'écoute, dont « faire la sourde oreille » occupe l'extrémité la plus fermée.

Synonymes, contraires et équivalents de « faire la sourde oreille »

Plusieurs expressions françaises tournent autour de la même idée, avec des nuances utiles. Rester sourd à quelque chose est le synonyme le plus proche, un peu plus soutenu, souvent employé pour les prières ou les appels à la pitié. « Ignorer », « passer outre » ou « ne tenir aucun compte » sont des équivalents neutres, tandis que « faire comme si de rien n'était » insiste sur la simulation et que « pratiquer la politique de l'autruche » vise plutôt le refus de voir un danger. Familièrement, « faire le mort » désigne le fait de ne plus donner signe de vie pour éviter une obligation. Il faut en revanche distinguer « avoir les portugaises ensablées », qui se moque d'une personne qui entend mal, sans idée de volonté. Les contraires sont nombreux : prêter l'oreille, tendre l'oreille, être tout ouïe, écouter attentivement. Les autres langues ont des images très proches : l'anglais dit to turn a deaf ear, l'espagnol hacer oídos sordos, l'allemand sich taub stellen ; l'italien préfère une formule savoureuse, fare orecchie da mercante, « faire des oreilles de marchand », allusion au commerçant qui n'entend que ce qui l'arrange lorsqu'on discute les prix.

ExpressionSensLien avec la sourde oreille
Rester sourd àNe pas se laisser toucher par une demandeSynonyme, registre plus soutenu
Faire le mortNe plus donner de nouvellesSynonyme familier, insiste sur le silence
Politique de l'autrucheRefuser de voir un dangerProche, mais porte sur le regard
Prêter l'oreilleAccepter d'écouterContraire
Être tout ouïeÉcouter avec la plus grande attentionContraire, ton enjoué

L'oreille, un organe très présent dans la langue

« Faire la sourde oreille » n'est qu'une des nombreuses expressions françaises construites autour de l'oreille, organe à la fois de l'écoute, de l'attention et de la confiance. Avoir l'oreille de quelqu'un, c'est être écouté de lui et jouir de son crédit, tandis que « dormir sur ses deux oreilles » signifie être parfaitement tranquille, sans inquiétude. Un message qui « entre par une oreille et sort par l'autre » n'a laissé aucune trace, ce qui décrit une écoute purement passive, voisine de la distraction plutôt que du refus. « Avoir les oreilles qui sifflent » laisse entendre qu'on parle de nous en notre absence, « se faire tirer l'oreille » signifie se faire prier longuement avant d'accepter, et « échauffer les oreilles » revient à agacer quelqu'un jusqu'à la colère. Ces images forment un véritable petit système où l'oreille mesure le degré d'attention que l'on accorde aux autres. Celui qui fait la sourde oreille en occupe l'extrémité la plus fermée, et il n'est pas rare que son attitude finisse par provoquer l'effet inverse chez son interlocuteur : à force d'être ignoré, celui-ci insiste, répète et relance, jusqu'à devenir quelqu'un qui finit par casser les pieds, ce qui ne fait souvent que renforcer la surdité feinte de l'autre.