Mettre les bouchées doubles, c'est accélérer nettement le rythme pour aller plus vite, le plus souvent afin de rattraper un retard ou de tenir une échéance. L'étudiant qui s'aperçoit à trois semaines de l'examen qu'il lui reste la moitié du programme, l'artisan qui doit livrer un chantier avant les fêtes, l'équipe qui court après le score à dix minutes de la fin : tous doivent mettre les bouchées doubles. L'image est empruntée au repas, comme bien d'autres expressions françaises qui parlent de rapidité, à l'image de manger sur le pouce : celui qui veut finir son assiette au plus vite avale deux fois plus de nourriture à chaque bouchée, et cette gloutonnerie pressée est devenue le symbole d'un effort redoublé dans n'importe quelle activité. Expression familière mais parfaitement admise, elle s'emploie aussi bien dans la conversation que dans la presse ou le monde du travail. Cet article explique son sens précis, son origine probable et ce que l'on sait de son histoire, la façon de l'employer correctement, les expressions voisines qui disent l'accélération et l'effort, ainsi que les nuances qui la distinguent de formules proches comme « mettre les bouchées » au singulier ou « mettre le paquet ».

Que signifie « mettre les bouchées doubles » ?

Au sens figuré, le seul employé couramment aujourd'hui, mettre les bouchées doubles signifie travailler beaucoup plus vite ou beaucoup plus intensément qu'à l'ordinaire. L'expression comporte presque toujours une idée d'urgence : on ne met pas les bouchées doubles par simple goût de l'effort, mais parce qu'une contrainte l'impose, qu'il s'agisse d'un délai, d'un retard accumulé, d'une concurrence ou d'une occasion à saisir. Elle suppose aussi un effort temporaire, une période de coup de collier, et non un rythme permanent : on met les bouchées doubles « jusqu'à la fin du mois » ou « pour boucler le dossier ». Le mot « doubles » ne doit pas être pris au pied de la lettre, car il traduit une intensification marquée plutôt qu'un rendement exactement multiplié par deux. Le registre est familier mais correct, ce qui permet de l'employer à l'oral comme à l'écrit, dans un courriel professionnel ou un article de presse, sans paraître relâché. On l'utilise à toutes les personnes et à tous les temps : « il va falloir mettre les bouchées doubles », « nous avons mis les bouchées doubles », « mettez les bouchées doubles ! ». Le nom « bouchées » reste toujours au pluriel, accordé avec l'adjectif « doubles ».

Dessin animé en deux scènes : au sens propre, un convive pressé avale une double bouchée en regardant l'horloge ; au sens figuré, un employé traite deux piles de dossiers à la fois Sens propre : à table Sens figuré : au travail deux bouchées d'un coup deux fois plus de travail Même idée : accélérer pour finir à temps
Du repas au travail : l'image du mangeur pressé qui double ses bouchées est devenue celle de tout effort accéléré.

D'où vient l'expression « mettre les bouchées doubles » ?

L'origine de mettre les bouchées doubles est transparente : l'expression repose sur l'image très concrète d'un mangeur pressé. Celui qui doit terminer son repas en hâte, parce qu'on l'attend, parce que le service va s'achever ou parce que les autres convives ont déjà fini, prend des bouchées deux fois plus grosses, ou en enchaîne deux fois plus, pour avaler son assiette plus vite. Ce geste un peu glouton, que la politesse réprouve, est devenu une métaphore de la précipitation, puis de l'effort accéléré en général. Les dictionnaires anciens attestent une formule voisine construite sur la même idée, « mettre les morceaux doubles », qui signifiait manger avec précipitation et, au figuré, se hâter de faire quelque chose. La forme avec « bouchées » s'est ensuite imposée dans l'usage courant, sans que l'on puisse dater avec précision son apparition ; il serait en tout cas imprudent de la faire remonter au Moyen Âge, comme on le lit parfois, faute de textes pour l'attester. Comme beaucoup d'expressions familières tirées du repas, elle s'est répandue d'abord à l'oral avant d'être fixée par les dictionnaires et la presse, et elle a perdu au passage toute connotation gourmande pour ne garder que l'idée de vitesse.

Illustration de l'expression « mettre les bouchées doubles » : accélérer le rythme pour rattraper un retard

La bouchée, une unité de mesure du temps

Le choix de la bouchée n'est pas anodin. Avant les horloges de poche et les montres, les gestes du quotidien servaient volontiers d'unités de temps, et la langue en garde la trace : on fait une chose « en un tournemain », « en un clin d'œil », « le temps d'un Pater », et l'on parle encore d'une affaire réglée « en deux coups de cuillère à pot ». La bouchée, quantité de nourriture que l'on porte à la bouche en une fois, mesure naturellement la progression d'un repas : plus elles sont grosses et rapprochées, plus l'assiette se vide vite. Le français a d'ailleurs bâti plusieurs expressions sur ce mot : « ne faire qu'une bouchée » de quelqu'un, c'est le vaincre sans peine ; obtenir quelque chose « pour une bouchée de pain », c'est le payer très peu cher ; « mettre les bouchées doubles » s'inscrit dans cette famille en insistant sur la cadence. On retrouve la même logique dans les expressions qui associent la nourriture à l'énergie et à l'effort, comme « avoir les crocs », « avoir les dents longues » ou « manger son pain blanc le premier ». Toutes rappellent la place centrale du repas dans l'imaginaire quotidien, et la facilité avec laquelle la langue en tire des images pour parler du travail et de l'ambition.

Comment employer « mettre les bouchées doubles » ? Exemples

L'expression mettre les bouchées doubles s'emploie dans toutes les situations où un surcroît d'effort est nécessaire pour atteindre un objectif dans le temps imparti. Dans le monde du travail, elle est omniprésente : « Avec deux collègues absents, l'équipe a dû mettre les bouchées doubles pour tenir les délais », « L'entreprise met les bouchées doubles pour livrer avant Noël ». À l'école et à l'université, elle accompagne les périodes de révision : « Il a mis les bouchées doubles en juin et il a eu son bac ». Le sport l'utilise volontiers pour une équipe menée au score ou un coureur distancé : « Les Bleus devront mettre les bouchées doubles en seconde période ». On la rencontre aussi dans la vie quotidienne, pour un déménagement, des travaux de rénovation ou la préparation d'une fête. Elle peut s'employer à l'impératif pour encourager ou presser quelqu'un, avec une nuance d'exhortation : « Allez, on met les bouchées doubles ! ». On la construit souvent avec un complément de but introduit par « pour » ou « afin de », qui précise l'objectif visé, ou avec une indication de durée qui souligne le caractère temporaire de l'effort : « pendant les trois dernières semaines », « jusqu'au bouclage ».

Graphique animé : au rythme normal, l'avancement d'un projet n'atteint pas l'objectif à l'échéance ; en mettant les bouchées doubles, la pente double et l'objectif est atteint à temps temps avancement objectif échéance rythme normal : en retard bouchées doubles !
Mettre les bouchées doubles, c'est changer de pente en cours de route pour atteindre l'objectif avant l'échéance.

Les expressions voisines pour dire l'accélération

Le français ne manque pas de formules pour exprimer un effort accru, et chacune apporte une nuance à mettre les bouchées doubles. « Mettre un coup de collier », image empruntée au cheval de trait qui tire plus fort dans une côte, insiste sur l'effort intense mais ponctuel. « Travailler d'arrache-pied » évoque la persévérance et la continuité plutôt que la vitesse. « Mettre le turbo », « passer la vitesse supérieure » ou « appuyer sur le champignon » viennent du monde automobile et soulignent l'accélération. « Mettre le paquet » signifie engager tous ses moyens, sans référence particulière au temps. « Se démener » ou « se décarcasser » insistent sur l'agitation et la peine que l'on se donne. Enfin, « rattraper le temps perdu » met l'accent sur le retard à combler, qui est souvent la cause même des bouchées doubles. Le tableau ci-dessous résume ces nuances afin de choisir la formule la plus juste selon que l'on veut souligner la vitesse, l'intensité ou la durée de l'effort. Toutes appartiennent au registre familier ou courant, et aucune ne serait déplacée dans une conversation professionnelle détendue, même si « mettre les bouchées doubles » reste l'une des plus neutres et des plus répandues.

ExpressionNuanceOrigine de l'image
Mettre les bouchées doublesAccélérer pour rattraper un retardLe repas avalé en hâte
Mettre un coup de collierEffort intense et ponctuelLe cheval qui tire plus fort
Travailler d'arrache-piedEffort continu, sans relâcheOrigine discutée
Passer la vitesse supérieureAugmenter la cadenceL'automobile
Mettre le paquetEngager tous ses moyensTout engager d'un coup
Rattraper le temps perduCombler un retardSens littéral

Mettre les bouchées doubles : nuances et pièges à éviter

Quelques erreurs reviennent régulièrement avec mettre les bouchées doubles. La première consiste à écrire « bouchées double » sans accord, alors que l'adjectif s'accorde au pluriel avec le nom. La deuxième est de confondre l'expression avec « mettre les bouts », qui signifie s'en aller, ou avec « ne faire qu'une bouchée de quelqu'un », qui veut dire l'emporter facilement sur lui. La troisième tient à l'emploi : l'expression suppose un effort supplémentaire par rapport à un rythme habituel, et il serait étrange de l'employer pour quelqu'un qui commence à peine une tâche. On notera aussi qu'elle ne dit rien de la qualité du travail accompli : mettre les bouchées doubles, c'est aller plus vite, ce qui peut se faire au détriment de la finition, d'où des formules comme « mettre les bouchées doubles sans bâcler ». Sur le plan humain, enfin, l'expression a une face moins glorieuse : demander à une équipe de mettre en permanence les bouchées doubles revient à lui imposer une cadence intenable. Le sens même de l'image, celle d'un effort exceptionnel et limité dans le temps, rappelle que l'accélération doit rester ponctuelle et être suivie d'un retour à un rythme soutenable, sous peine de fatigue et d'épuisement.

Comment dit-on « mettre les bouchées doubles » ailleurs ?

Les autres langues expriment la même idée avec des images variées, ce qui intéresse les traducteurs autant que les curieux. L'anglais dit volontiers to step up the pace ou to pick up the pace, « accélérer l'allure », ou encore to double one's efforts, plus proche du français mais sans l'image du repas. L'espagnol et l'italien emploient des tournures très voisines, redoblar esfuerzos et raddoppiare gli sforzi, qui insistent sur le redoublement de l'effort. L'allemand possède une expression savoureuse, einen Zahn zulegen, littéralement « ajouter une dent », que l'on explique souvent par la crémaillère à laquelle on suspendait autrefois la marmite au-dessus du feu : descendre la marmite d'un cran rapprochait le plat des flammes et accélérait la cuisson. On retrouve ainsi, par un autre chemin, l'univers de la cuisine cher à l'expression française. Ces comparaisons montrent que l'idée d'accélération volontaire est universelle, mais que chaque langue l'habille de ses propres images, tirées du repas, de la marche, de la machine ou du foyer, et qu'une traduction littérale de « bouchées doubles » serait incompréhensible pour un locuteur étranger.

Une expression qui parle de notre rapport au temps

Si mettre les bouchées doubles est si fréquente dans le français d'aujourd'hui, c'est qu'elle correspond à une expérience partagée par presque tout le monde : celle du retard à rattraper et de l'échéance qui approche. Elle traduit une manière très concrète de penser le travail, mesuré en quantité accomplie par unité de temps, et elle valorise l'énergie de celui qui se retrousse les manches pour combler son retard. Elle porte aussi en creux une certaine ambivalence, puisque l'image de départ, celle de quelqu'un qui avale son repas sans le savourer, n'a rien de très enviable : manger trop vite, c'est se priver du plaisir de la table et malmener son estomac. Cette double lecture fait tout le charme de l'expression, à la fois énergique et un peu comique. Elle rappelle que la langue puise volontiers dans le repas pour parler de nos efforts, de nos ambitions et de nos besoins, et que l'on ne met jamais aussi volontiers les bouchées doubles qu'après une longue journée de labeur, quand on rentre chez soi avec une faim de loup et que l'assiette se vide en un instant, au sens propre cette fois.