L'entre-soi désigne la tendance des individus à fréquenter avant tout des personnes qui leur ressemblent, par leur milieu social, leur niveau de revenu, leur culture, leurs opinions ou leur lieu de vie, et à se tenir, volontairement ou non, à l'écart de ceux qui sont différents. Le mot, issu de la locution « rester entre soi », s'est imposé dans le vocabulaire des sociologues avant de devenir courant dans la presse et les débats publics, où il sert souvent à critiquer le fonctionnement de groupes jugés fermés : élites politiques et économiques, beaux quartiers, grandes écoles, milieux militants ou communautés en ligne. L'entre-soi n'est pourtant pas seulement une affaire de privilégiés. C'est un phénomène très général, qui repose sur des mécanismes ordinaires, comme le plaisir de partager des codes communs, la sécurité que procure le semblable ou les effets du marché immobilier, et qui touche aussi les quartiers populaires, les cercles professionnels ou les groupes d'amis. Ses conséquences sont ambivalentes : il nourrit la solidarité et le sentiment d'appartenance, mais il peut aussi renforcer les inégalités, les préjugés et l'incompréhension entre groupes sociaux. Cette définition explique d'où vient la notion, comment elle fonctionne, sous quelles formes elle se manifeste et comment il est possible de la dépasser.

Qu'est-ce que l'entre-soi ? Définition

L'entre-soi est l'état d'un groupe dont les membres se fréquentent principalement entre eux et partagent des caractéristiques communes, au point que la rencontre avec des personnes extérieures devient rare. Le terme décrit à la fois une situation, celle d'un quartier, d'une école ou d'une profession socialement homogène, et une pratique, celle qui consiste à rechercher la compagnie de ses semblables et à éviter, consciemment ou non, la différence. Il peut concerner toutes sortes de critères : la classe sociale, l'origine, la religion, l'âge, la génération, la profession, les opinions politiques ou les goûts culturels. Dans l'usage courant, le mot a le plus souvent une connotation critique : parler de l'entre-soi d'un milieu, c'est suggérer qu'il se protège, coopte ses membres et reste aveugle à la réalité des autres. On l'emploie ainsi volontiers à propos des élites, des cercles de décideurs, des clubs privés, des stations balnéaires huppées ou des lieux consacrés au luxe, où l'accès est filtré par le prix, la réputation ou le réseau. Mais les sociologues soulignent que l'entre-soi se retrouve à tous les étages de la société, et qu'il est autant le produit de contraintes économiques que de choix individuels.

« Entre soi » ou « entre-soi » : orthographe et emplois

La langue distingue deux usages proches. La locution « entre soi », sans trait d'union, est ancienne et signifie « entre personnes du même groupe, sans étrangers » : on dîne entre soi, on règle une affaire entre soi, on préfère rester entre soi. Le pronom « soi » renvoie ici à un sujet général ou indéfini, et la locution n'est pas forcément péjorative, puisqu'un repas de famille ou une réunion entre collègues peuvent légitimement se tenir entre soi. Le nom « entre-soi », avec trait d'union, est une substantivation plus récente de cette locution : il désigne le phénomène lui-même et s'emploie avec un article (« l'entre-soi », « un entre-soi »). Il est masculin et invariable : on parle d'entre-soi sociaux ou culturels sans ajouter de « s » au nom. On le trouve souvent accompagné d'adjectifs qui en précisent la nature, comme entre-soi bourgeois, entre-soi résidentiel, entre-soi scolaire ou entre-soi numérique, ou de verbes qui en soulignent la dynamique : cultiver, entretenir, briser ou sortir de l'entre-soi. Des mots voisins permettent de nuancer : « communautarisme » insiste sur le repli d'un groupe sur une identité, « ségrégation » sur la séparation imposée dans l'espace, « endogamie » sur le fait de se marier au sein de son propre groupe.

D'où vient l'entre-soi ? Les mécanismes à l'œuvre

L'entre-soi s'appuie d'abord sur une tendance humaine très générale, que les sociologues appellent l'homophilie : nous nouons plus facilement des liens avec des personnes qui nous ressemblent, parce que la communication est plus simple, que les valeurs et les références sont partagées et que la confiance s'établit plus vite. Le proverbe « qui se ressemble s'assemble » exprime cette intuition depuis longtemps, et de nombreuses études sur les amitiés, les couples ou les réseaux professionnels l'ont confirmée. À cette préférence spontanée s'ajoutent des mécanismes structurels. Le prix du logement trie les populations selon leurs revenus et dessine des quartiers socialement homogènes ; les stratégies scolaires des familles, qui cherchent les établissements les mieux réputés, accentuent ce tri ; les métiers très qualifiés recrutent dans quelques formations sélectives et produisent des milieux professionnels où tout le monde a suivi le même parcours. L'économiste Thomas Schelling a montré, avec un modèle devenu célèbre, que des préférences individuelles modérées pour le voisinage de ses semblables peuvent suffire à produire, à l'échelle d'une ville, une séparation très marquée, sans que personne ne l'ait réellement voulue. Le schéma ci-dessous illustre ce mécanisme.

Schéma animé inspiré du modèle de Schelling : des habitants d'abord mélangés se regroupent peu à peu avec leurs semblables jusqu'à former deux quartiers séparés De petites préférences, une grande séparation Chacun souhaite seulement ne pas êtretrop minoritaire parmi ses voisins……et pourtant, à force de petitsdéménagements, deux quartiers se forment.
Inspiré du modèle de l'économiste Thomas Schelling : des choix individuels modestes peuvent suffire à produire un entre-soi résidentiel très marqué.

Bourdieu et la reproduction sociale

En France, la réflexion sur l'entre-soi doit beaucoup au sociologue Pierre Bourdieu. Dans ses travaux sur l'école et sur les goûts, il montre que les groupes sociaux ne se distinguent pas seulement par leurs revenus, mais aussi par leur capital culturel, fait de diplômes, de connaissances et de manières d'être, et par leur capital social, c'est-à-dire leur réseau de relations. Chacun intériorise dès l'enfance un ensemble de dispositions, l'habitus, qui oriente ses goûts, sa façon de parler, de s'habiller ou de se tenir, et qui permet de reconnaître immédiatement ceux qui appartiennent au même monde. L'entre-soi apparaît alors comme un puissant outil de reproduction sociale : en fréquentant les mêmes écoles, les mêmes lieux de vacances et les mêmes cercles, les familles favorisées transmettent à leurs enfants non seulement un patrimoine, mais aussi des relations et des codes qui faciliteront leur réussite. Les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont prolongé cette analyse en étudiant la grande bourgeoisie, ses quartiers, ses rallyes et ses clubs, et en montrant comment elle organise méthodiquement son propre entre-soi, qu'ils ont décrit sous l'expression de « ghettos du gotha ». L'entre-soi n'est donc pas une simple préférence : c'est aussi un mécanisme de pouvoir.

Les formes de l'entre-soi : quelques exemples

L'entre-soi se manifeste dans de nombreux domaines de la vie sociale. Le plus visible est l'entre-soi résidentiel, qui se lit dans la géographie des villes, avec des quartiers aisés où se concentrent les cadres et les professions libérales, et des quartiers populaires où se regroupent les ménages modestes, parfois issus des mêmes vagues d'immigration. L'entre-soi scolaire en est souvent le prolongement, puisque la carte scolaire reflète la composition des quartiers et que les familles les mieux informées savent contourner les établissements jugés moins favorables, par le choix d'options, le recours au privé ou le déménagement. L'entre-soi professionnel marque certains métiers ou institutions dont les dirigeants sont issus des mêmes formations et partagent les mêmes références, ce qui peut rendre difficile l'accès de profils différents. Il existe aussi un entre-soi culturel et de loisirs, celui des publics de l'opéra, des festivals ou de certains sports, et un entre-soi générationnel, qui fait que les jeunes et les personnes âgées se croisent de moins en moins en dehors de la famille. Le tableau ci-dessous récapitule ces principales formes et les mécanismes qui les entretiennent.

Forme d'entre-soiExempleMécanisme principal
RésidentielBeaux quartiers, résidences fermées, cités d'habitat socialPrix du logement, attributions, choix de voisinage
ScolaireÉtablissements très homogènes socialementCarte scolaire, stratégies des familles, sélection
ProfessionnelDirections issues des mêmes grandes écolesRecrutement par réseau et par diplôme
CulturelPublics de certains spectacles ou clubsCodes, prix, sentiment de ne pas être à sa place
NumériqueFils d'actualité qui ne montrent que des avis prochesAlgorithmes de recommandation, abonnements choisis
Militant ou communautaireGroupes qui ne débattent qu'entre convaincusRecherche de cohésion, méfiance envers l'extérieur
Les enjeux de l'entre-soi : solidarité du groupe et risque d'exclusion

L'entre-soi numérique : bulles de filtres et chambres d'écho

Internet promettait d'ouvrir chacun à la diversité du monde, mais il a aussi donné naissance à de nouvelles formes d'entre-soi. Sur les réseaux sociaux, nous choisissons les comptes que nous suivons et les groupes que nous rejoignons, le plus souvent en fonction de nos affinités, tandis que les algorithmes de recommandation mettent en avant les contenus susceptibles de nous plaire et de nous faire réagir. Le militant américain Eli Pariser a popularisé l'expression de bulle de filtres pour décrire cet environnement informationnel personnalisé, dans lequel chacun risque de ne plus rencontrer que des informations et des opinions qui confortent les siennes. On parle aussi de chambre d'écho pour désigner un espace où les mêmes idées circulent et se renforcent à force d'être répétées par des personnes qui pensent de la même façon. L'ampleur réelle de ces effets fait débat parmi les chercheurs, qui rappellent que beaucoup d'internautes sont aussi exposés à des points de vue opposés, mais le phénomène contribue à expliquer la polarisation de certains débats et la difficulté de dialoguer avec ceux qui ne partagent pas nos convictions. Le dessin ci-dessous en propose une représentation humoristique.

Dessin animé d'une chambre d'écho : dans une bulle, un personnage affirme une opinion et des personnages identiques lui répondent « tout à fait ! », tandis qu'un avis différent rebondit sur la paroi J'ai raison ! Tout à fait ! Tout à fait ! Pas sûr… l'avis différentrebondit sur la bulle
Dans une chambre d'écho, chacun n'entend plus que l'approbation de ses semblables, et les avis différents peinent à franchir la paroi.

Pourquoi l'entre-soi pose-t-il problème ?

L'entre-soi n'a pas que des inconvénients. Il procure un sentiment de sécurité et d'appartenance, facilite l'entraide, permet de partager une langue, une culture ou une foi, et offre un refuge aux groupes minoritaires ou discriminés, qui y trouvent un espace où ils n'ont pas à se justifier. Les associations de personnes partageant une même maladie, une même origine ou une même passion en sont de bons exemples. Ses effets deviennent problématiques lorsqu'il se généralise et se ferme. Il contribue d'abord à la reproduction des inégalités, en concentrant les ressources, les informations et les réseaux dans certains milieux, au détriment de ceux qui n'y ont pas accès. Il entretient ensuite les stéréotypes : moins on côtoie des personnes différentes, plus on risque de s'en faire une image caricaturale, voire hostile. Il appauvrit aussi la réflexion collective, car un groupe homogène tend à partager les mêmes angles morts et à prendre des décisions sans percevoir leurs conséquences sur les autres, ce qui est particulièrement préoccupant lorsqu'il s'agit de décideurs politiques ou économiques. Enfin, il fragilise la cohésion sociale, en donnant à chacun le sentiment de vivre dans un monde séparé, ignorant des difficultés et des aspirations de ses concitoyens.

Entre-soi choisi, entre-soi subi

Les sociologues insistent sur une distinction essentielle : tous les entre-soi ne se valent pas. L'entre-soi choisi est celui des groupes qui ont les moyens de sélectionner leur environnement, en achetant dans un quartier recherché, en inscrivant leurs enfants dans un établissement réputé ou en fréquentant des cercles où l'on entre par cooptation. Il s'accompagne souvent de stratégies conscientes de protection et de distinction. L'entre-soi subi, à l'inverse, concerne des populations qui n'ont pas vraiment d'autre option, parce que leurs revenus, les politiques d'attribution des logements sociaux ou les discriminations les concentrent dans les mêmes quartiers. Dans ce cas, on parle plutôt de ségrégation que d'entre-soi, et les habitants en subissent les conséquences en matière d'accès à l'emploi, aux services publics ou à la réussite scolaire. L'économiste Éric Maurin a montré, dans ses travaux sur le « ghetto français », que la séparation des groupes sociaux résulte d'un enchaînement d'évitements en cascade : chaque catégorie cherche à s'éloigner de celle qui se trouve juste en dessous d'elle, si bien que la ségrégation la plus forte s'observe souvent aux deux extrémités de l'échelle sociale. Critiquer l'entre-soi des uns sans voir la relégation des autres serait donc passer à côté de l'essentiel.

Comment sortir de l'entre-soi ?

Lutter contre l'entre-soi relève à la fois des politiques publiques et des choix individuels. Du côté des pouvoirs publics, la mixité sociale est devenue un objectif affiché : la loi impose ainsi à de nombreuses communes un pourcentage minimal de logements sociaux, les politiques scolaires tentent de rééquilibrer le recrutement des établissements, et certaines grandes écoles ont mis en place des voies d'accès destinées à diversifier leurs élèves. Les entreprises, de leur côté, s'intéressent à la diversité des recrutements, à la fois par souci d'équité et parce que les équipes hétérogènes repèrent mieux les erreurs et les angles morts. À l'échelle individuelle, sortir de l'entre-soi passe par des gestes simples : s'engager dans une association qui rassemble des publics variés, fréquenter des lieux où l'on n'a pas l'habitude d'aller, lire des médias aux sensibilités différentes, accepter le débat avec ceux qui ne partagent pas nos opinions, ou encore pratiquer un sport collectif, qui brasse souvent les milieux sociaux. Ces rencontres demandent un effort, car l'inconnu dérange, mais elles enrichissent le regard et ouvrent des perspectives inattendues : c'est en sortant de nos cercles familiers que nous laissons une place à la sérendipité, cet art de faire des découvertes heureuses que l'on ne cherchait pas.