La marmotte est un rongeur trapu des montagnes et des steppes de l’hémisphère Nord, devenu en France l’un des symboles des alpages, où l’on entend résonner son cri d’alerte strident bien avant d’apercevoir sa silhouette dressée près d’un terrier. Proche cousine des écureuils, elle partage avec eux des incisives à croissance continue mais a fait un tout autre choix de vie : celui de creuser le sol, de vivre en famille et de passer l’hiver endormie au fond de galeries profondes. Sa réputation de grande dormeuse a d’ailleurs nourri la langue française, qui « dort comme une marmotte », et les traditions américaines ont fait d’une de ses cousines la vedette d’une fête populaire chargée de prédire la fin de l’hiver. Derrière l’image attendrissante se cache pourtant un animal fascinant pour les biologistes, notamment pour son hibernation, l’une des plus profondes du monde des mammifères, et pour sa vie sociale très organisée. Cette définition présente la marmotte et ses principales espèces, l’origine de son nom, son habitat et ses terriers, les secrets de son sommeil hivernal, sa vie de famille, puis la place qu’elle occupe dans la culture et les expressions populaires.

Qu’est-ce qu’une marmotte ? Définition du rongeur des montagnes

Une marmotte est un mammifère rongeur du genre Marmota, au sein de la famille des Sciuridés, celle des écureuils et des chiens de prairie. En France, le mot désigne avant tout la marmotte des Alpes, Marmota marmota, présente dans les Alpes et réintroduite au siècle dernier dans les Pyrénées, d’où elle avait disparu depuis des millénaires. C’est un animal au corps massif et ramassé, long d’une cinquantaine de centimètres sans la queue, aux pattes courtes munies de griffes de fouisseur, aux petites oreilles arrondies et au pelage épais dont la couleur va du gris-beige au brun roussâtre. Son poids varie fortement au cours de l’année : la marmotte peut perdre une grande partie de sa masse pendant l’hiver, puis la reconstituer en quelques mois de festin estival. Herbivore, elle se nourrit d’herbes, de fleurs, de jeunes pousses, de racines et de graines, en choisissant volontiers les plantes les plus nutritives des prairies, et complète parfois ce menu d’insectes. Elle passe ses journées entre recherche de nourriture, bains de soleil sur les rochers et surveillance des alentours, toujours à proximité d’un trou où se réfugier, car elle a de nombreux prédateurs, à commencer par l’aigle royal et le renard.

Une quinzaine d’espèces de marmottes dans le monde

La marmotte des Alpes n’est qu’une représentante d’un genre qui compte une quinzaine d’espèces, réparties en Europe, en Asie et en Amérique du Nord. La plus connue outre-Atlantique est la marmotte commune, appelée woodchuck ou groundhog en anglais et « siffleux » au Québec, qui vit aussi bien en plaine qu’en lisière de forêt et se montre plus solitaire que sa cousine alpine. Les montagnes de l’ouest américain abritent la marmotte à ventre jaune, objet de suivis scientifiques au long cours, tandis que les steppes d’Europe de l’Est et d’Asie centrale accueillent la marmotte bobak, et les hauts plateaux himalayens des espèces capables de vivre à plus de quatre mille mètres. Toutes partagent un mode de vie fouisseur, une alimentation végétale et une longue hibernation, mais leur organisation sociale varie beaucoup, des individus presque solitaires aux colonies familiales très soudées. Certaines espèces asiatiques sont chassées pour leur fourrure ou leur viande, ce qui pose parfois des problèmes sanitaires, car elles peuvent héberger des maladies transmissibles à l’homme. Le tableau ci-dessous présente quelques-unes des espèces les plus représentatives de ce genre, avec leur aire de répartition et un trait marquant de leur biologie.

Espèce de marmotteRépartitionParticularité
Marmotte des Alpes (Marmota marmota)Alpes, Pyrénées (réintroduite), TatrasVit en colonies familiales en altitude
Marmotte commune ou siffleux (Marmota monax)Est et centre de l’Amérique du NordPlutôt solitaire, vit aussi en plaine
Marmotte à ventre jaune (Marmota flaviventris)Montagnes de l’ouest des États-UnisVentre orangé, très étudiée
Marmotte des steppes ou bobak (Marmota bobak)Steppes d’Europe de l’Est et d’Asie centraleAdaptée aux plaines herbeuses
Marmotte de l’Himalaya (Marmota himalayana)Himalaya et plateau tibétainVit à très haute altitude

D’où vient le mot « marmotte » ? Étymologie

L’origine du mot marmotte a longtemps divisé les linguistes, et deux pistes sont généralement avancées, sans s’exclure. La première le rattache au latin populaire mus montis ou murem montis, « rat de montagne », une expression qui a donné dans les parlers alpins des formes comme le romanche murmont et l’ancien provençal marmota, dont le sens convient parfaitement à l’animal. La seconde fait intervenir le verbe marmotter, « murmurer entre ses dents », par allusion aux petits cris et grognements que l’on prête au rongeur ; un croisement entre les deux mots a pu fixer la forme française, attestée dès le Moyen Âge. Le nom scientifique, Marmota marmota, reprend simplement ce mot sous une forme latinisée. La langue a ensuite tiré de l’animal plusieurs emplois figurés : « dormir comme une marmotte » pour un sommeil profond et prolongé, « une marmotte » pour une personne qui aime dormir, ou encore la boîte de voyage des représentants de commerce, que l’on appelait autrefois une marmotte. Le mot « marmot », qui désigne familièrement un jeune enfant, appartient à une famille voisine, sans que le lien exact avec le rongeur soit établi avec certitude.

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Où vit la marmotte ? Terriers et colonies d’altitude

La marmotte des Alpes fréquente surtout les pelouses et prairies d’altitude, au-dessus de la limite des forêts, le plus souvent entre 1 500 et 3 000 mètres environ, même si on la rencontre localement plus bas. Elle recherche des pentes bien exposées, au sol assez profond pour être creusé et parsemées de blocs rocheux qui servent de postes d’observation. Chaque groupe familial occupe un territoire qu’il défend contre ses voisins et qu’il parcourt à partir d’un réseau de terriers : des terriers principaux, profonds et ramifiés, utilisés pour la nuit et l’hiver, et de nombreux terriers de fuite, plus courts, dispersés dans les prairies pour se mettre rapidement à l’abri. Les galeries peuvent s’étendre sur plusieurs mètres et comprendre des chambres, des latrines et plusieurs issues. La marmotte n’y stocke pas de nourriture, contrairement à une idée répandue, mais elle y transporte à la fin de l’été de grandes quantités d’herbe sèche pour tapisser la chambre d’hibernation, puis en bouche l’entrée avec de la terre, des cailloux et du foin avant de s’endormir. En retournant la terre, elle participe à l’aération des sols et crée des abris utilisés par d’autres animaux.

Coupe schématique d’un terrier de marmotte : sentinelle à l’entrée, galeries, entrée de secours, latrines et chambre d’hibernation où la famille dort serréeSentinelle qui siffleEntrée de secoursGaleries sur plusieurs mètresLatrinesChambre d’hibernation tapissée de foin
Coupe simplifiée d’un terrier : la colonie hiberne serrée dans une chambre tapissée de foin, à l’abri du gel.

Le sifflement d’alerte de la marmotte

Le cri de la marmotte est l’un des sons les plus caractéristiques de la montagne. Souvent qualifié de sifflement, il s’agit en réalité d’un cri aigu produit par le larynx, que l’animal émet dressé sur ses pattes arrière ou depuis l’entrée d’un terrier. Ce cri d’alarme sert à prévenir les membres du groupe de l’arrivée d’un danger, et les études montrent qu’il varie selon la menace : un cri unique et bref signale plutôt un prédateur aérien qui approche vite, comme un rapace, et provoque une fuite immédiate vers les terriers, tandis que des cris répétés indiquent plutôt un danger terrestre, renard, chien ou randonneur, que l’on peut surveiller. Les jeunes apprennent progressivement à interpréter ces signaux et à y réagir de façon adaptée. Ce système de vigilance partagée est l’un des avantages de la vie en colonie : pendant que certains individus se nourrissent, d’autres surveillent les environs, ce qui réduit le temps que chacun doit consacrer à guetter le ciel. Les randonneurs qui entendent ce cri peuvent en déduire qu’ils ont été repérés et qu’il vaut mieux éviter de s’approcher, d’autant que les dérangements répétés pendant l’été réduisent le temps que les marmottes consacrent à s’alimenter avant l’hiver.

Comment hiberne la marmotte ? Le grand sommeil de l’hiver

La marmotte est une véritable hibernante, et non un simple animal qui dort beaucoup. Dans les Alpes, la famille rejoint sa chambre d’hiver vers le début de l’automne et n’en ressort qu’au printemps, soit en général après environ six mois, davantage en haute altitude où la neige persiste. Pendant cette période, son organisme fonctionne au ralenti : la température corporelle chute d’environ trente-sept degrés à quelques degrés seulement, le cœur ne bat plus que quelques fois par minute et la respiration devient très lente. L’animal vit alors exclusivement sur les réserves de graisse accumulées pendant l’été. Ce sommeil n’est pas continu : toutes les deux à trois semaines environ, la marmotte se réchauffe brièvement jusqu’à sa température normale, puis replonge dans la torpeur. Ces réveils périodiques, dont la fonction exacte est encore discutée, consomment une part importante de l’énergie dépensée pendant l’hiver. Chez la marmotte des Alpes, l’hibernation est collective : les membres du groupe dorment serrés les uns contre les autres et synchronisent leurs réveils, les adultes contribuant à réchauffer les plus jeunes, ce qui améliore la survie des marmottons lors de leur premier hiver.

Graphique schématique de la température corporelle d’une marmotte au cours de l’hiver, avec chute vers 5 °C et réveils périodiquesHibernation : environ six mois0 °C10 °C20 °C30 °C40 °COctNovDécJanFévMarAvrMaiJuinpics : réveils périodiquescorps vers 5 °C, quelques battements de cœur par minutevie activeCourbe schématique, valeurs indicatives pour la marmotte des Alpes.
Pendant l’hibernation, la température de la marmotte chute fortement, entrecoupée de brefs réveils qui consomment une bonne part de ses réserves.

Comment vit la marmotte en famille ? Reproduction et vie sociale

La marmotte des Alpes vit en groupes familiaux composés d’un couple dominant, de ses jeunes de l’année et de jeunes des années précédentes, parfois accompagnés d’adultes subordonnés. En règle générale, seul le couple dominant se reproduit : la femelle dominante empêche les autres femelles d’avoir des petits, tandis que le mâle dominant chasse les mâles étrangers qui tentent de s’installer. L’accouplement a lieu peu après la sortie d’hibernation, au printemps, et la gestation dure environ un mois. Les petits, appelés marmottons, naissent sans poils dans le terrier et n’en sortent qu’au bout de plusieurs semaines, généralement au cours de l’été. Ils doivent alors grandir très vite pour affronter leur premier hiver, ce qui explique l’importance de l’hibernation collective. Les jeunes restent dans leur groupe natal deux ou trois ans avant de partir à la recherche d’un territoire où ils pourront à leur tour devenir dominants. Les marmottes vivent plus de dix ans dans de bonnes conditions. Les études menées dans les Alpes montrent que le réchauffement climatique modifie déjà certains aspects de leur vie, en jouant sur l’enneigement, la qualité des plantes et la taille des portées, avec des effets encore difficiles à prévoir.

La marmotte dans la culture : expressions, traditions et « Jour de la marmotte »

La marmotte occupe une place de choix dans la culture populaire. Au XVIIIe et au XIXe siècle, de jeunes Savoyards descendaient vers les villes de plaine, et jusqu’à Paris, pour gagner quelques sous en montrant des marmottes apprivoisées qu’ils faisaient danser au son d’une vielle, une figure du petit montreur de marmotte qui a inspiré chansons et gravures. Dans les Alpes, la graisse de marmotte a longtemps été utilisée en médecine populaire pour soulager les douleurs, et l’animal a été chassé pour cette raison. Aux États-Unis, le 2 février est le Jour de la marmotte : selon la tradition, si la marmotte commune de Punxsutawney, en Pennsylvanie, voit son ombre en sortant de son terrier, l’hiver durera encore six semaines. La comédie Un jour sans fin, dont le héros revit sans cesse cette même journée, a rendu la fête célèbre dans le monde entier, au point que l’expression « jour de la marmotte » désigne parfois une situation qui se répète à l’identique. Aujourd’hui, la marmotte est surtout l’emblème des parcs nationaux et des stations de montagne, et elle rappelle combien certains animaux familiers ont enrichi notre vocabulaire, à l’image de le goupil, ancien nom du renard, son prédateur de toujours.