L'ornithorynque est sans doute l'animal qui a le plus dérouté les naturalistes européens. Ce petit mammifère semi-aquatique de l'est de l'Australie et de la Tasmanie possède un bec de canard souple et sensible, une fourrure épaisse de loutre, des pattes palmées et une queue plate rappelant celle du castor. Surtout, il pond des œufs, alors qu'il allaite ses petits comme tous les mammifères, et le mâle porte aux pattes arrière un éperon capable d'injecter un venin très douloureux. Lorsque les premiers spécimens naturalisés arrivèrent en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle, certains savants crurent à une supercherie, une chimère fabriquée en cousant un bec d'oiseau sur un corps de mammifère. Il s'agit pourtant d'un animal bien réel, représentant d'un groupe très ancien, celui des monotrèmes, qui éclaire l'histoire évolutive des mammifères. Discret, nocturne, il chasse sous l'eau les yeux fermés en détectant les champs électriques émis par ses proies. Cette définition présente l'ornithorynque, son anatomie, ses sens étonnants, son venin, sa reproduction, l'histoire de sa découverte, l'origine de son nom et les menaces qui pèsent aujourd'hui sur lui.
Qu'est-ce qu'un ornithorynque ? Définition d'un mammifère à part
L'ornithorynque, de son nom scientifique Ornithorhynchus anatinus, est un mammifère de l'ordre des Monotrèmes, le seul groupe actuel de mammifères qui pondent des œufs. Il n'en reste aujourd'hui que deux familles : celle de l'ornithorynque, dont il est l'unique représentant vivant, et celle des échidnés, comme l'échidné, petit mammifère couvert de piquants qui pond lui aussi. Le nom de monotrème, qui signifie « un seul orifice », rappelle que ces animaux possèdent, comme les oiseaux et les reptiles, un cloaque unique pour les voies digestives, urinaires et reproductrices. L'ornithorynque n'en est pas moins un vrai mammifère : il a des poils, des glandes mammaires, trois osselets dans l'oreille moyenne et une température corporelle régulée, même si elle reste plus basse que celle de la plupart des mammifères, autour de trente-deux degrés. Adulte, il mesure environ quarante à cinquante centimètres, queue comprise, et pèse de moins d'un kilo à deux kilos et demi selon le sexe et la région, les mâles étant plus gros que les femelles. Il vit le long des rivières, des ruisseaux et des lacs d'eau douce de l'est de l'Australie, du Queensland au Victoria, ainsi qu'en Tasmanie, des plaines tropicales jusqu'aux torrents froids des montagnes.
À quoi ressemble l'ornithorynque ? Un bec qui « voit » sous l'eau
Le célèbre bec de l'ornithorynque n'a rien de commun avec celui d'un canard, sinon la forme. Il n'est pas corné mais couvert d'une peau souple et humide, parcourue de dizaines de milliers de récepteurs : des mécanorécepteurs, sensibles au toucher et aux mouvements de l'eau, et des électrorécepteurs, capables de détecter les infimes champs électriques produits par les contractions musculaires de ses proies. Lorsqu'il plonge, l'ornithorynque ferme les yeux, les oreilles et les narines grâce à des replis de peau : il chasse alors à l'aveugle, en balayant le fond de la rivière de gauche à droite avec son bec, qui lui fournit une véritable image sensorielle de son environnement. Cette électroréception, fréquente chez les poissons et les amphibiens, est rarissime chez les mammifères, puisqu'on ne la connaît que chez les monotrèmes et, sous une forme modeste, chez un dauphin. Ses pattes avant sont largement palmées et servent de rames, tandis que les pattes arrière et la queue font office de gouvernail ; à terre, la palmure se replie pour dégager des griffes solides qui lui permettent de creuser. Sa fourrure brune, très dense, emprisonne une couche d'air isolante, et sa queue plate stocke une bonne partie de ses réserves de graisse.
Un mammifère venimeux
L'ornithorynque fait partie des rares mammifères venimeux. Le mâle porte sur la face interne de chaque patte arrière un éperon corné, relié à une glande qui produit du venin, surtout pendant la saison de reproduction, ce qui laisse penser qu'il sert principalement lors des affrontements entre mâles rivaux pour l'accès aux femelles. Les jeunes des deux sexes naissent avec des ébauches d'éperon, mais les femelles les perdent en grandissant. Ce venin n'est pas mortel pour l'homme, mais les rares personnes piquées, généralement en manipulant un animal pris dans un filet, décrivent une douleur extrême, accompagnée d'un gonflement important, que les antidouleurs classiques soulagent mal et qui peut persister des jours, voire des semaines. Pour un petit animal comme un chien, la piqûre peut en revanche être grave. Le venin contient un cocktail de protéines, dont certaines ressemblent aux défensines, des molécules du système immunitaire, et d'autres agissent sur les récepteurs de la douleur. Ces composés intéressent les chercheurs, qui y voient des pistes pour comprendre la douleur chronique et, peut-être, concevoir de nouveaux médicaments. Il est donc vivement déconseillé de manipuler un ornithorynque sauvage.
Comment se reproduit l'ornithorynque ? Œufs et allaitement
La reproduction de l'ornithorynque mêle des traits de reptile et de mammifère. Après l'accouplement, qui a lieu dans l'eau à la fin de l'hiver et au printemps austral, la femelle creuse dans la berge un long terrier de ponte, qu'elle tapisse de feuilles et d'herbes humides transportées sous sa queue, et dont elle bouche l'entrée avec de la terre pour se protéger des intrus et des crues. Elle y pond en général un ou deux petits œufs, parfois trois, à la coquille souple et parcheminée, qu'elle couve pendant une dizaine de jours en les maintenant serrés contre son ventre avec sa queue. Les petits qui éclosent sont minuscules, nus et aveugles. La femelle n'a pas de mamelons : son lait suinte à travers deux zones de peau de son ventre, où les jeunes le lapent. L'allaitement dure plusieurs mois, pendant lesquels la mère alterne les séjours au terrier et les sorties de chasse, avant que les jeunes, couverts de fourrure, ne sortent enfin nager. Le mâle ne participe pas à l'élevage. Cette combinaison de la ponte et de l'allaitement fait de l'ornithorynque un témoin précieux de l'histoire des mammifères, dont les plus lointains ancêtres pondaient sans doute des œufs.
Comment vit l'ornithorynque ? Habitat, alimentation et comportement
L'ornithorynque vit dans les cours d'eau douce bordés de berges stables, où il creuse des terriers de repos dont l'entrée se trouve souvent juste au-dessus du niveau de l'eau, cachée par des racines ou de la végétation. Principalement actif à l'aube, au crépuscule et la nuit, il passe une grande partie de son temps à chasser, au point de consommer chaque jour une quantité de nourriture représentant une part importante de son poids. Son régime se compose d'invertébrés aquatiques : larves d'insectes, vers, crevettes et écrevisses d'eau douce, petits mollusques, qu'il fouille dans le gravier et la vase. Il stocke ses prises dans des abajoues, puis remonte à la surface pour les broyer, car l'adulte n'a plus de dents : il les remplace par des plaques cornées qui lui servent de meules. Ses plongées sont courtes, de l'ordre d'une minute, mais très nombreuses. Plutôt solitaire, il occupe un domaine le long de la rivière, plus vaste chez les mâles, qui peut chevaucher celui de ses voisins. Ses principaux prédateurs naturels sont les grands rapaces, les serpents et les varans, auxquels s'ajoutent aujourd'hui le renard introduit et les chiens. Il peut vivre une dizaine d'années dans la nature, et davantage en captivité.
| Caractéristique | Ornithorynque | Échidnés |
|---|---|---|
| Groupe | Monotrème | Monotrèmes |
| Milieu | Rivières et lacs d'eau douce | Terrestre : forêts, prairies, zones arides |
| Répartition | Est de l'Australie, Tasmanie | Australie, Nouvelle-Guinée |
| Corps | Fourrure, bec plat, pattes palmées | Piquants, museau en tube |
| Alimentation | Invertébrés aquatiques | Fourmis, termites, vers |
| Ponte | Œufs couvés dans un terrier | Œuf incubé dans une poche temporaire |

Comment l'ornithorynque a-t-il été découvert ? Histoire et nom
Les peuples aborigènes d'Australie connaissaient l'ornithorynque depuis des millénaires et lui donnaient différents noms selon les langues, tandis que plusieurs récits traditionnels expliquent son apparence composite par une ascendance mêlée. Pour les Européens, la découverte date de la fin du XVIIIe siècle : en 1799, le naturaliste britannique George Shaw décrit un spécimen naturalisé envoyé de Nouvelle-Galles du Sud, en avouant ses doutes sur son authenticité, et l'on raconte qu'il chercha au ciseau les coutures qui auraient fixé le bec sur la peau. Shaw le baptisa Platypus anatinus, « pied plat semblable à un canard », mais le nom de genre Platypus était déjà attribué à un coléoptère ; il fut donc remplacé par Ornithorhynchus, formé sur le grec ornis, ornithos, « oiseau », et rhynchos, « bec », qui a donné le français ornithorynque. L'anglais a toutefois gardé platypus comme nom courant. La question de savoir s'il pondait vraiment des œufs divisa les savants pendant des décennies, jusqu'à ce qu'un chercheur en apporte la preuve en Australie à la fin du XIXe siècle. Plus récemment, le séquençage de son génome a révélé une mosaïque de gènes partagés avec les reptiles, les oiseaux et les autres mammifères, et l'on a même découvert que sa fourrure émet une lueur bleu-vert sous la lumière ultraviolette.
Un animal devenu symbole de l'étrangeté
L'histoire de sa découverte a fait de l'ornithorynque un symbole universel de l'animal improbable, celui dont on doute de l'existence avant de le voir. Il est souvent cité, avec humour, comme la preuve que la nature dépasse l'imagination, ou comme l'exemple type de l'objet inclassable, à cheval entre plusieurs catégories : on parle parfois d'un projet ou d'une organisation « ornithorynque » pour désigner quelque chose qui ne ressemble à rien de connu. Cette image est toutefois trompeuse sur un point important : l'ornithorynque n'est pas un mélange d'oiseau et de mammifère, ni un « fossile vivant » resté figé. C'est un mammifère à part entière, issu d'une lignée qui s'est séparée très tôt de celle des autres mammifères et qui a, depuis, suivi sa propre évolution, avec des innovations originales comme l'électroréception ou le venin. Ses ressemblances avec le canard ou le castor relèvent de la convergence, c'est-à-dire de solutions semblables à des modes de vie semblables. Dans la culture populaire, il apparaît dans des dessins animés, des jeux et des livres pour enfants, souvent sous les traits d'un personnage malicieux, et il fait partie des mascottes animales les plus reconnaissables d'Australie, avec le koala et le kangourou.
L'ornithorynque est-il menacé ? Protection d'un emblème australien
Longtemps chassé pour sa fourrure jusqu'au début du XXe siècle, l'ornithorynque est aujourd'hui intégralement protégé en Australie, où il figure sur la pièce de vingt cents et sert d'emblème à de nombreuses campagnes de protection de la nature. Il reste assez répandu, mais l'Union internationale pour la conservation de la nature le classe désormais comme espèce quasi menacée, car ses populations ont reculé dans plusieurs régions. Les menaces sont nombreuses : sécheresses de plus en plus sévères qui assèchent les cours d'eau, barrages et prélèvements d'eau qui modifient le débit des rivières, dégradation des berges par l'urbanisation et le bétail, pollution, prédation par les renards et les chiens, noyade dans les nasses à écrevisses et les filets abandonnés. Les mesures de protection passent par la restauration de la végétation des berges, l'interdiction de certains pièges, le suivi des populations par l'ADN présent dans l'eau et des programmes de sensibilisation. Rare survivant d'une lignée très ancienne, l'ornithorynque rappelle la diversité des solutions adoptées par les mammifères pour se reproduire : face aux placentaires et aux marsupiaux, dont un représentant américain bien connu est l'opossum, les monotrèmes incarnent la branche la plus ancienne et la plus étrange de la famille.