Le mot asexué revient aussi bien dans les manuels de biologie que dans les débats sur les identités et les orientations. Dans le premier cas, il qualifie un organisme dépourvu de sexe ou une reproduction qui se passe de la rencontre entre un mâle et une femelle, comme chez les bactéries ou certaines plantes. Dans le second, on l'emploie, souvent à tort, pour parler des personnes qui ne ressentent pas ou peu d'attirance sexuelle pour autrui, que l'on désigne plus justement par le terme « asexuelles ». Cette proximité entre deux mots qui ne disent pas la même chose entretient de nombreuses confusions, et il est utile de les démêler. En biologie, le sens d'asexué est bien établi depuis longtemps ; dans le domaine humain, la notion d'asexualité comme orientation est beaucoup plus récente et a gagné en visibilité à partir des années 2000, grâce aux communautés en ligne et aux travaux de chercheurs. Cet article explique les différents sens du mot, présente la reproduction asexuée, définit l'asexualité humaine et son spectre, corrige les idées reçues qui l'entourent et précise les emplois figurés du terme, afin de choisir le mot juste selon le contexte.
Que veut dire « être asexué » ? Deux sens à distinguer
Étymologiquement, asexué est formé du préfixe privatif a- et de « sexué » : il signifie donc « qui n'a pas de sexe ». Au sens premier, le mot appartient au vocabulaire de la biologie et décrit des êtres vivants sans organes sexuels différenciés, ou des modes de reproduction qui n'impliquent pas de fécondation. Par extension, il s'emploie au sens figuré pour qualifier ce qui semble dépourvu de caractère sexuel ou genré : une silhouette, une voix, un personnage de fiction. Le second grand usage concerne l'orientation sexuelle. On entend dire qu'une personne est « asexuée » lorsqu'elle ne ressent pas d'attirance sexuelle, mais ce terme est jugé inexact, voire blessant, par les personnes concernées, puisqu'elles ont bien un sexe et un corps sexué. Le mot recommandé est asexuel ou asexuelle, construit sur « sexuel » et non sur « sexué », qui décrit l'absence ou la faible intensité d'attirance sexuelle envers autrui. La distinction peut sembler subtile, mais elle évite des malentendus : un ver de terre peut se reproduire de façon asexuée, une personne peut être asexuelle, et les deux réalités n'ont strictement rien à voir. Le schéma ci-dessous résume cette différence.
Être asexué en biologie : la reproduction asexuée
En biologie, un être asexué se reproduit sans faire intervenir de cellules sexuelles mâles et femelles. La reproduction asexuée produit des descendants génétiquement identiques au parent, de véritables clones, à partir d'un seul individu. Elle prend des formes variées : la division cellulaire, ou scissiparité, chez les bactéries et de nombreux êtres unicellulaires ; le bourgeonnement chez l'hydre d'eau douce ou la levure ; la fragmentation chez certaines étoiles de mer ou certains vers, capables de régénérer un individu entier à partir d'un morceau ; la multiplication végétative chez les plantes, par stolons comme chez le fraisier, par bulbes, tubercules ou boutures. Certaines espèces animales pratiquent aussi la parthénogenèse, où une femelle produit des descendants sans fécondation, comme chez les pucerons à certaines saisons ou chez quelques lézards. Ce mode de reproduction présente l'avantage de la rapidité et de l'efficacité, puisqu'un seul individu suffit à fonder une population ; il a l'inconvénient de limiter la diversité génétique, ce qui rend les populations plus vulnérables aux maladies et aux changements de milieu. Beaucoup d'organismes alternent d'ailleurs reproduction sexuée et asexuée selon les conditions, combinant ainsi les avantages des deux stratégies.

Être asexuel : une orientation sexuelle à part entière
Appliquée aux êtres humains, l'asexualité désigne une orientation caractérisée par l'absence ou la faiblesse de l'attirance sexuelle envers les autres, quel que soit leur genre. Ce n'est ni un choix de vie, comme l'abstinence ou le célibat religieux, ni un trouble médical : une personne abstinente peut ressentir du désir et choisir de ne pas y donner suite, alors qu'une personne asexuelle ne ressent pas, ou très peu, cette attirance. Le phénomène n'est pas nouveau, puisque les célèbres rapports d'Alfred Kinsey, à la fin des années 1940, prévoyaient déjà une catégorie « X » pour les personnes ne rapportant ni contacts ni réactions sociosexuels. Mais la notion s'est surtout structurée au début des années 2000, notamment avec la création en 2001 du réseau AVEN (Asexual Visibility and Education Network), qui a popularisé le terme et permis à de nombreuses personnes de mettre un mot sur leur ressenti. Une étude britannique souvent citée, publiée en 2004 par le psychologue Anthony Bogaert, estimait à environ 1 % la part de la population concernée, chiffre à considérer avec prudence tant la mesure est délicate. Les manuels de psychiatrie récents distinguent d'ailleurs l'asexualité, vécue sans souffrance, des troubles du désir qui, eux, s'accompagnent d'une détresse.
Comment savoir si l'on est asexuel ?
Il n'existe aucun test permettant de déterminer de l'extérieur si une personne est asexuelle : l'orientation relève de l'expérience intime, et c'est à chacun de se définir. Beaucoup de personnes concernées racontent avoir longtemps eu l'impression d'être en décalage, ne comprenant pas l'importance que leurs amis accordaient à la sexualité, ou pensant qu'elles finiraient par ressentir ce que tout le monde semblait ressentir. Découvrir le mot « asexualité » est souvent décrit comme un soulagement, car il permet de comprendre que l'on n'est ni « cassé » ni anormal. Quelques questions peuvent aider à y voir plus clair : ai-je déjà ressenti une attirance sexuelle pour une personne précise ? Le désir que j'éprouve éventuellement est-il tourné vers quelqu'un, ou plutôt physiologique et sans objet ? La sexualité me manque-t-elle lorsqu'elle est absente ? Les réponses ne sont pas toujours tranchées, d'où l'existence du spectre asexuel. Il est par ailleurs important de ne pas confondre l'asexualité avec une baisse de désir liée à la fatigue, au stress, à un traitement ou à une période difficile : dans ce cas, un échange avec un médecin peut être utile. Les forums et associations spécialisés offrent enfin des espaces d'échange bienveillants pour les personnes qui se posent la question.
Le spectre de l'asexualité : demisexuel, gris-asexuel, aromantique
L'asexualité n'est pas une catégorie unique et figée, mais un spectre qui recouvre des expériences variées. On parle de personnes gris-asexuelles pour celles qui ressentent une attirance sexuelle rarement, faiblement ou dans des circonstances particulières, et de personnes demisexuelles pour celles qui ne peuvent éprouver une attirance qu'après avoir noué un lien émotionnel fort. Il faut par ailleurs distinguer l'attirance sexuelle de l'attirance romantique, c'est-à-dire l'envie de vivre une relation amoureuse. Une personne asexuelle peut tout à fait tomber amoureuse et se définir comme hétéroromantique, homoromantique ou biromantique, tandis qu'une personne aromantique ne ressent pas ou peu d'attirance amoureuse. Contrairement à ce que laissent parfois entendre certains textes, l'aromantisme n'est donc pas un « type » d'asexualité : c'est une orientation romantique distincte, qui peut se combiner avec l'asexualité ou non. Les personnes qui ressentent une attirance sexuelle « habituelle » sont parfois qualifiées d'allosexuelles dans ce vocabulaire. Ces étiquettes restent des outils de description personnelle : chacun reste libre de les utiliser ou non, et de choisir celle qui lui correspond le mieux, sans obligation de se définir.
| Terme | Définition | Domaine |
|---|---|---|
| Asexué | Sans sexe, ou qui se reproduit sans fécondation | Biologie, sens figuré |
| Asexuel | Qui ne ressent pas ou peu d'attirance sexuelle | Orientation |
| Gris-asexuel | Attirance sexuelle rare ou faible | Orientation |
| Demisexuel | Attirance seulement après un lien émotionnel fort | Orientation |
| Aromantique | Peu ou pas d'attirance amoureuse | Orientation romantique |
| Abstinent | Qui choisit de ne pas avoir de relations sexuelles | Comportement, choix |
Idées reçues sur les personnes asexuelles
L'asexualité reste mal connue et fait l'objet de nombreux préjugés. Le premier consiste à y voir une maladie, un problème hormonal ou la conséquence d'un traumatisme : or il s'agit d'une orientation, qui n'appelle pas de « guérison » dès lors qu'elle est vécue sereinement, même si un trouble du désir apparu brutalement mérite, lui, un avis médical. Le deuxième confond asexualité et absence de sentiments : beaucoup de personnes asexuelles tombent amoureuses, vivent en couple, se marient ou élèvent des enfants. Le troisième imagine que ces personnes n'ont jamais de relations sexuelles : certaines n'en ont pas, d'autres en ont, par exemple pour faire plaisir à leur partenaire, par curiosité ou pour concevoir un enfant, sans que cela traduise une attirance. Le quatrième préjugé tient à l'idée d'une phase passagère ou d'une personne qui « n'a pas encore rencontré la bonne personne », remarque fréquente et souvent mal vécue. Ces idées reçues expliquent pourquoi les associations insistent sur l'information et la visibilité, notamment lors de la semaine de sensibilisation organisée chaque année en octobre, et grâce au drapeau asexuel, composé de bandes noire, grise, blanche et violette, adopté par la communauté à la fin des années 2000.
Asexualité et vie de couple
Une personne asexuelle peut vivre une relation amoureuse épanouie, avec un partenaire asexuel ou non. Lorsque les deux partenaires n'ont pas les mêmes attentes en matière de sexualité, la relation repose sur la communication : exprimer clairement ses besoins, ses limites et ses envies, et rechercher ensemble un équilibre qui respecte chacun. L'intimité ne se réduit pas à la sexualité : la tendresse, les câlins, le partage d'activités, la complicité intellectuelle ou le simple fait de vivre ensemble peuvent nourrir un lien profond. Certains couples trouvent un compromis sur la fréquence des relations sexuelles, d'autres choisissent des arrangements différents, d'autres encore se forment entre personnes asexuelles qui partagent les mêmes attentes. Comme pour toute relation, il n'existe pas de modèle unique, et la réussite dépend surtout du respect mutuel et de l'écoute. Les difficultés naissent généralement de l'incompréhension, lorsqu'un partenaire interprète l'absence de désir comme un rejet personnel. Mettre un nom sur l'asexualité aide souvent à dédramatiser la situation : comprendre qu'il s'agit d'une orientation et non d'un manque d'amour permet d'aborder la question plus sereinement et de construire une relation adaptée aux deux partenaires.

Asexué au sens figuré : emplois et usage du mot
Au-delà de la biologie et des orientations, l'adjectif asexué s'emploie au sens figuré pour désigner ce qui paraît neutre, sans marque de sexe ou de genre. On parle d'une silhouette asexuée, d'une voix asexuée, d'un vêtement asexué ou d'un personnage de fiction asexué, comme les anges, dont la théologie médiévale débattait du sexe au point que « discuter du sexe des anges » est devenu synonyme de débat oiseux. Dans un registre critique, le mot peut aussi qualifier un style ou une œuvre jugés fades, sans passion ni aspérité. Ces emplois sont parfaitement corrects, à condition de ne pas les appliquer aux personnes asexuelles, pour lesquelles le terme est inapproprié. En résumé, on réservera « asexué » à la biologie et aux emplois figurés, et l'on utilisera « asexuel » pour parler de l'orientation, comme le recommandent les associations et un nombre croissant de dictionnaires. L'asexualité est d'ailleurs représentée par le « A » qui figure dans le sigle LGBTQIA+, version élargie du sigle LGBT qui vise à inclure l'ensemble des orientations et identités minoritaires.