Être bipolaire, au sens médical du terme, c'est être atteint d'un trouble bipolaire, une maladie psychiatrique de l'humeur caractérisée par l'alternance d'épisodes durables d'exaltation, appelés épisodes maniaques ou hypomaniaques, et d'épisodes dépressifs, séparés de périodes où l'humeur redevient stable. Le mot évoque ces deux « pôles » opposés de l'humeur, le haut et le bas. Autrefois appelée psychose maniaco-dépressive, la maladie a changé de nom pour mieux refléter sa diversité et réduire la stigmatisation qui l'entoure. Dans le langage courant, pourtant, « bipolaire » est souvent employé à tort pour qualifier une personne lunatique, qui change d'avis ou d'humeur dans la journée : cet usage banalise une affection sérieuse, qui n'a rien à voir avec un trait de caractère. Le trouble bipolaire débute le plus souvent à l'adolescence ou chez l'adulte jeune, et il peut avoir un retentissement important sur les études, le travail, les relations et la santé. Il fait partie, avec la schizophrénie et la dépression sévère, des troubles psychiques pour lesquels un diagnostic précoce et un suivi spécialisé changent nettement l'évolution. Bien soigné, il permet de mener une vie stable et épanouie. Cet article explique ce que signifie être bipolaire, comment se manifestent les épisodes, quelles en sont les formes, les causes, le diagnostic et les traitements.
Que veut dire « bipolaire » ? Définition du trouble bipolaire
Le trouble bipolaire est défini par les classifications internationales comme un trouble de l'humeur dans lequel surviennent au moins un épisode maniaque ou hypomaniaque, le plus souvent associé à des épisodes dépressifs. L'humeur désigne ici l'état émotionnel de fond, qui colore la façon de penser, de ressentir et d'agir, et non les réactions passagères à un événement heureux ou triste. Chez une personne bipolaire, ce « thermostat » de l'humeur se dérègle pendant des périodes prolongées : plusieurs jours au moins pour une phase d'exaltation, en général deux semaines ou davantage pour un épisode dépressif, souvent plusieurs mois sans traitement. Entre ces épisodes, l'humeur revient à un état stable, appelé euthymie, même si des symptômes résiduels peuvent persister. C'est ce caractère épisodique et durable qui distingue la maladie des simples fluctuations d'humeur que tout le monde connaît. On parle de trouble bipolaire de type I lorsqu'au moins un épisode maniaque complet est survenu, et de type II lorsque la personne a connu des épisodes dépressifs et des épisodes d'hypomanie, une forme atténuée de la manie. Le terme « bipolaire » appliqué à une personne est donc un raccourci : on préfère dire qu'elle vit avec un trouble bipolaire, car elle ne se résume pas à sa maladie.
« Bipolaire » dans le langage courant : un mot souvent mal employé
L'adjectif bipolaire s'est diffusé dans le vocabulaire quotidien, parfois comme une moquerie : on dit d'un collègue qu'il est « bipo » parce qu'il passe de la bonne humeur à l'agacement, ou d'une météo capricieuse qu'elle est « bipolaire ». Ces emplois entretiennent une confusion entre les sautes d'humeur ordinaires, qui durent quelques minutes ou quelques heures et répondent souvent à un événement, et les épisodes de la maladie, qui s'installent pendant des jours ou des semaines et transforment profondément le comportement. Ils renforcent aussi les préjugés, en associant la maladie à l'instabilité ou à l'imprévisibilité, alors que la grande majorité des personnes bipolaires traitées mènent une vie professionnelle et familiale stable. Cette stigmatisation a des conséquences concrètes : elle retarde le recours aux soins, pousse à cacher le diagnostic et peut isoler. Avoir un tempérament émotif, être de mauvaise humeur certains jours ou changer souvent d'avis ne fait pas de quelqu'un une personne bipolaire. À l'inverse, des variations d'humeur intenses, prolongées et qui gênent la vie quotidienne méritent d'être prises au sérieux et évaluées par un professionnel, plutôt que d'être tournées en dérision ou minimisées par l'entourage.
Quels sont les symptômes du trouble bipolaire ?
Les symptômes du trouble bipolaire dépendent de la phase traversée. Lors d'un épisode maniaque, l'humeur est anormalement euphorique, expansive ou irritable, et l'énergie paraît inépuisable. La personne dort très peu sans se sentir fatiguée, parle beaucoup et vite, passe d'une idée à l'autre, se sent capable de tout et multiplie les projets. Le jugement est altéré : dépenses excessives, investissements hasardeux, conduite dangereuse, désinhibition, consommation d'alcool ou de drogues, conflits. Dans les formes sévères, des idées délirantes peuvent apparaître, par exemple la conviction d'avoir une mission exceptionnelle, parfois accompagnées d'hallucinations, et une hospitalisation est souvent nécessaire. La personne n'a pas toujours conscience de son état, ce qui complique la demande d'aide. L'hypomanie présente les mêmes signes de façon atténuée et plus brève : elle peut passer pour une période d'efficacité et de bonne forme, sans désorganisation majeure, ce qui explique qu'elle soit souvent méconnue. Certains épisodes, dits mixtes, mêlent des symptômes des deux pôles, comme une agitation intense avec des idées noires, et sont particulièrement à risque. Ces signes ne permettent pas de s'autodiagnostiquer, mais ils aident à reconnaître une situation qui justifie une évaluation.
La dépression bipolaire
Les épisodes dépressifs sont souvent plus longs et plus fréquents que les phases d'exaltation dans le trouble bipolaire, et ce sont eux qui conduisent le plus souvent à consulter. Ils ressemblent à une dépression classique : tristesse profonde ou sentiment de vide, perte d'intérêt et de plaisir, fatigue extrême au point de ne plus pouvoir se lever, ralentissement de la pensée et des gestes, difficultés de concentration et de mémoire, troubles du sommeil et de l'appétit, sentiment de culpabilité ou d'inutilité, désintérêt pour son apparence et sa santé. Des idées de mort ou de suicide peuvent survenir, et le risque suicidaire est nettement plus élevé chez les personnes bipolaires que dans la population générale. Parce qu'elle ressemble à une dépression « simple », la dépression bipolaire est fréquemment traitée comme telle pendant des années, tant que les épisodes d'exaltation antérieurs ne sont pas repérés. Cette confusion a des conséquences, car certains antidépresseurs prescrits seuls peuvent favoriser un virage vers la manie ou accélérer les cycles chez une personne bipolaire. D'où l'importance, devant toute dépression, de rechercher des antécédents de périodes d'énergie inhabituelle, de besoin réduit de sommeil ou d'euphorie, ainsi que des antécédents familiaux de trouble de l'humeur.
Les différentes formes de trouble bipolaire
On parle aujourd'hui de spectre bipolaire, car la maladie prend des formes variées selon l'intensité et la fréquence des épisodes. Le type I, défini par la survenue d'au moins un épisode maniaque, est la forme la plus connue et la plus spectaculaire ; la plupart des personnes concernées connaissent aussi des épisodes dépressifs. Le type II associe des dépressions, souvent sévères et récurrentes, à des épisodes d'hypomanie, sans manie complète : il n'est pas pour autant une forme « légère », car le poids des épisodes dépressifs y est important. La cyclothymie se caractérise par des oscillations d'humeur plus modérées mais quasi permanentes pendant au moins deux ans chez l'adulte, sans atteindre l'intensité d'un épisode caractérisé. On décrit aussi les cycles rapides, lorsque surviennent au moins quatre épisodes en un an, et des troubles bipolaires induits par une substance ou une maladie, par exemple certains médicaments, les drogues ou une affection thyroïdienne. Le tableau ci-dessous résume ces formes de façon simplifiée, sans valeur de diagnostic : seul un psychiatre peut déterminer la forme précise, qui guide le choix du traitement.
| Forme | Phases d'exaltation | Phases dépressives |
|---|---|---|
| Trouble bipolaire de type I | Au moins un épisode maniaque | Fréquentes mais non obligatoires |
| Trouble bipolaire de type II | Hypomanie (forme atténuée) | Épisodes dépressifs caractérisés |
| Cyclothymie | Symptômes hypomaniaques modérés | Symptômes dépressifs modérés, durables |
| Cycles rapides | Au moins quatre épisodes par an, tous types confondus | Idem |
| Trouble induit | Lié à une substance, un médicament ou une maladie | Variable selon la cause |
Quelles sont les causes du trouble bipolaire ?
Les causes du trouble bipolaire ne sont pas entièrement connues, mais les chercheurs s'accordent sur un modèle associant une vulnérabilité biologique et des facteurs de l'environnement. La part génétique est importante : le risque est nettement plus élevé lorsqu'un parent du premier degré est atteint, sans qu'un gène unique soit en cause, car de nombreux gènes contribuent chacun un peu à cette fragilité. Le fonctionnement cérébral est impliqué à travers la régulation des émotions, de l'énergie et des rythmes biologiques, avec des déséquilibres de plusieurs neurotransmetteurs comme la dopamine, la sérotonine ou la noradrénaline. Les rythmes biologiques occupent une place particulière : le manque de sommeil, le décalage horaire, le travail de nuit ou les nuits blanches peuvent déclencher un épisode chez une personne prédisposée. D'autres facteurs favorisent la survenue ou la rechute des épisodes : événements de vie stressants, deuil, conflit, surmenage, mais aussi consommation de cannabis, d'alcool, de cocaïne ou de certains médicaments comme les corticoïdes à forte dose. L'accouchement est une période de vulnérabilité particulière pour les femmes concernées. Aucune de ces circonstances n'est une cause unique, et le trouble bipolaire n'est en aucun cas dû à un manque de volonté ou à une éducation défaillante.
Comment se pose le diagnostic de trouble bipolaire ?
Le diagnostic de trouble bipolaire est clinique et repose sur une évaluation par un psychiatre : il n'existe ni prise de sang ni examen d'imagerie capable de le confirmer. Le médecin reconstitue l'histoire de l'humeur depuis l'adolescence, en recherchant des épisodes dépressifs et surtout des périodes d'exaltation passées, que la personne a parfois oubliées ou vécues comme des moments positifs. Le témoignage des proches est précieux, de même que des outils comme l'agenda de l'humeur, où l'on note chaque jour son humeur, son sommeil et ses activités. Quelques examens permettent d'écarter d'autres causes, comme une maladie thyroïdienne ou la prise de substances. Le délai entre les premiers symptômes et le diagnostic est souvent de plusieurs années, ce qui retarde la mise en place d'un traitement adapté : or un diagnostic précoce limite le nombre d'épisodes et leurs conséquences sur les études, le travail et la vie affective. Il faut consulter sans attendre devant une dépression qui dure, des périodes d'énergie et d'euphorie inhabituelles avec un besoin réduit de sommeil, ou un changement brutal de comportement. En cas d'idées suicidaires, il faut en parler immédiatement à un professionnel ou appeler le 3114, numéro national de prévention du suicide ; en cas de danger immédiat ou d'état maniaque avec mise en danger, le 15 ou le 112.
Quels traitements pour le trouble bipolaire ?
Le traitement du trouble bipolaire poursuit deux objectifs : soigner l'épisode en cours et prévenir les rechutes sur le long terme. Il repose d'abord sur des régulateurs de l'humeur, ou thymorégulateurs, dont le plus ancien est le lithium, auxquels s'ajoutent certains médicaments antiépileptiques et antipsychotiques. Le choix, l'adaptation et la surveillance de ces traitements, qui nécessitent parfois des prises de sang régulières, relèvent du psychiatre ; ils sont généralement pris au long cours, même lorsque tout va bien, et ne doivent jamais être arrêtés brutalement sans avis médical, sous peine de rechute. La psychoéducation, individuelle ou en groupe, aide la personne et ses proches à comprendre la maladie, à repérer les signes précurseurs d'un épisode, comme une diminution du sommeil ou une irritabilité inhabituelle, et à réagir tôt. Les psychothérapies, notamment cognitivo-comportementales, interpersonnelles ou familiales, complètent ce dispositif. L'hygiène de vie joue un rôle de premier plan : éviter l'alcool et les drogues, gérer le stress, pratiquer une activité physique, et surtout maintenir des horaires de coucher, de lever et de repas réguliers, car les dérèglements du rythme veille-sommeil, gouverné par le cycle circadien, figurent parmi les déclencheurs d'épisodes les mieux identifiés.