Combien existe-t-il d'espèces animales sur Terre ? La question paraît simple, mais elle n'a toujours pas de réponse précise. Les scientifiques ont décrit et nommé à ce jour environ un million et demi d'espèces animales, des éléphants aux acariens en passant par les méduses, les vers de terre et les colibris. Pourtant, tous s'accordent sur un point : ce chiffre ne représente qu'une fraction, probablement minoritaire, de la diversité réelle du règne animal. Selon les méthodes de calcul, le nombre total d'espèces animales est estimé à plusieurs millions, avec des fourchettes qui vont d'environ deux à plus de dix millions, voire bien davantage dans les hypothèses les plus larges. La grande majorité des espèces manquantes sont de petite taille, insectes, acariens, vers ou crustacés minuscules, et vivent dans des milieux encore mal explorés, comme la canopée des forêts tropicales, les sols ou les grands fonds marins. Cet article explique ce que l'on sait vraiment, comment les chercheurs s'y prennent pour estimer ce qu'ils n'ont pas encore vu, quels groupes d'animaux sont les plus riches en espèces, pourquoi il ne faut pas confondre nombre d'espèces et nombre d'individus, et pourquoi cette course à l'inventaire est devenue urgente face au déclin de la biodiversité.
Combien d'espèces animales sont connues aujourd'hui ?
Le nombre d'espèces animales décrites, c'est-à-dire officiellement nommées et publiées dans une revue scientifique selon les règles de la nomenclature zoologique, avoisine aujourd'hui un million et demi, sur un peu plus de deux millions d'espèces vivantes connues tous règnes confondus (animaux, plantes, champignons, algues, micro-organismes). Ce total n'est pas figé : il augmente chaque année de plusieurs milliers d'espèces nouvelles, majoritairement des insectes, mais aussi des araignées, des poissons, des amphibiens et parfois des mammifères, comme de petits rongeurs ou des chauves-souris. À l'inverse, des révisions retirent régulièrement des noms en double, lorsque l'on découvre qu'une même espèce avait été décrite plusieurs fois sous des noms différents, ou divisent une espèce en plusieurs grâce aux analyses génétiques. Les grandes bases de données de référence, comme le Catalogue of Life, tentent de tenir ce registre à jour, mais leurs chiffres varient légèrement selon les critères retenus. Certaines découvertes récentes concernent des animaux spectaculaires, notamment dans les profondeurs océaniques, royaume de créatures longtemps restées légendaires comme le calmar géant, qui ne fut filmé vivant dans son milieu naturel qu'au XXIe siècle. Il reste donc beaucoup à découvrir, même parmi les grands animaux.
Pourquoi tant d'espèces animales restent inconnues
Si tant d'espèces animales échappent encore aux inventaires, c'est d'abord une question de taille et d'accès. Les grands mammifères et les oiseaux sont aujourd'hui presque tous connus, mais la diversité animale est dominée par des organismes minuscules, longs à collecter, à trier et à identifier, souvent sous le microscope. Beaucoup vivent dans des milieux difficiles à explorer : la canopée des forêts tropicales, perchée à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, les sols, qui abritent une faune foisonnante de nématodes, d'acariens et de collemboles, les grottes, les eaux souterraines ou les abysses océaniques, où chaque expédition rapporte des espèces nouvelles. S'ajoute un problème humain, souvent appelé « crise taxonomique » : le nombre de spécialistes capables de décrire des espèces dans certains groupes est très faible, et une espèce peut attendre des années, voire des décennies, entre sa collecte et sa description officielle, rangée dans le tiroir d'un musée. Enfin, les analyses génétiques révèlent régulièrement des espèces cryptiques, identiques à l'œil nu mais distinctes par leur ADN, ce qui suggère que même des groupes que l'on croyait bien connus cachent une diversité insoupçonnée.

Comment estimer le nombre d'espèces animales sur Terre ?
Pour estimer le nombre total d'espèces animales, y compris celles que personne n'a encore vues, les chercheurs recourent à plusieurs méthodes indirectes. La première consiste à extrapoler à partir d'échantillons : on inventorie de façon exhaustive un petit territoire, par exemple quelques arbres tropicaux dont on récolte tous les insectes, puis on calcule la part d'espèces propres à ce milieu avant d'étendre le résultat à l'ensemble de la planète. C'est ainsi que l'entomologiste Terry Erwin avait proposé au début des années 1980 une estimation spectaculaire d'une trentaine de millions d'espèces d'arthropodes, chiffre aujourd'hui jugé trop élevé mais qui a lancé le débat. Une autre approche s'appuie sur les rythmes de découverte : en observant comment le nombre d'espèces décrites dans un groupe ralentit au fil du temps, on peut extrapoler le plafond vers lequel il tend. D'autres travaux utilisent les régularités de la classification, en comparant le nombre de genres, de familles et d'espèces dans les groupes bien connus. Une étude très citée publiée en 2011 a ainsi estimé à environ 8,7 millions le nombre d'espèces d'eucaryotes, dont près de huit millions d'animaux, avec une marge d'incertitude importante. Enfin, l'analyse de l'ADN environnemental, prélevé dans l'eau ou le sol, permet désormais de détecter des espèces sans même les capturer.
Quels groupes d'espèces animales sont les plus nombreux ?
La répartition des espèces animales entre les grands groupes est très déséquilibrée. Les insectes dominent de loin, avec environ un million d'espèces décrites, soit près des deux tiers de tous les animaux connus, et sans doute plusieurs millions encore à découvrir. Parmi eux, les coléoptères occupent une place à part : on en connaît plusieurs centaines de milliers d'espèces, si bien que le biologiste J. B. S. Haldane aurait plaisanté sur le « goût immodéré du Créateur pour les scarabées ». Viennent ensuite les autres arthropodes, araignées, acariens, crustacés et mille-pattes, puis les mollusques, qui comptent des dizaines de milliers d'espèces d'escargots, de limaces, de bivalves et de céphalopodes, ainsi que divers groupes de vers. Les vertébrés, qui nous sont pourtant les plus familiers, ne représentent qu'une petite part du total, de l'ordre de 70 000 espèces : les poissons sont les plus nombreux, avec plus de 35 000 espèces, suivis des reptiles et des oiseaux, chacun autour d'une dizaine de milliers d'espèces, des amphibiens, et enfin des mammifères, avec environ 6 500 espèces, dont près d'un cinquième de chauves-souris et une forte proportion de rongeurs. Le tableau et le graphique ci-dessous donnent des ordres de grandeur arrondis.
| Groupe d'animaux | Espèces décrites (ordre de grandeur) | Remarque |
|---|---|---|
| Insectes | Environ 1 million | Plusieurs millions d'espèces probablement inconnues |
| Autres arthropodes (araignées, acariens, crustacés…) | Plus de 200 000 | Acariens très sous-inventoriés |
| Mollusques | Environ 80 000 à 100 000 | Nombreuses espèces marines à décrire |
| Poissons | Plus de 35 000 | Le groupe de vertébrés le plus riche |
| Reptiles | Plus de 12 000 | Lézards et serpents surtout |
| Oiseaux | Environ 11 000 | Groupe presque entièrement inventorié |
| Amphibiens | Plus de 8 000 | Découvertes encore fréquentes en zone tropicale |
| Mammifères | Environ 6 500 | Dont de nombreux rongeurs et chauves-souris |
Où vivent le plus d'espèces animales sur la planète ?
Les espèces animales ne sont pas réparties de façon uniforme à la surface du globe. De manière générale, leur nombre augmente quand on se rapproche de l'équateur : c'est le gradient latitudinal de biodiversité, l'un des schémas les plus robustes de l'écologie. Les forêts tropicales humides, d'Amazonie, du bassin du Congo ou d'Asie du Sud-Est, concentrent ainsi une part considérable des insectes, des amphibiens, des oiseaux et des mammifères connus, sur une surface pourtant limitée. En mer, les récifs coralliens jouent un rôle comparable : ils n'occupent qu'une infime fraction des océans mais abritent une proportion remarquable des poissons et des invertébrés marins. Les scientifiques ont identifié des « points chauds » de biodiversité, des régions à la fois très riches en espèces endémiques, que l'on ne trouve nulle part ailleurs, et fortement menacées, comme Madagascar, les Andes tropicales ou les îles de l'Asie du Sud-Est. D'autres réservoirs sont moins visibles mais tout aussi importants : les sols, dont un simple mètre carré peut héberger des milliers d'invertébrés, et les grands fonds marins, qui couvrent la majeure partie de la planète et restent en grande partie inexplorés. C'est dans ces milieux que se cachent sans doute la plupart des espèces encore inconnues.
Et en France, combien d'espèces animales ?
La France est un cas intéressant, car elle possède à la fois un territoire métropolitain tempéré, relativement bien étudié, et des territoires d'outre-mer situés dans des régions parmi les plus riches du monde, comme la Guyane, la Nouvelle-Calédonie ou La Réunion. Les inventaires nationaux, coordonnés notamment par le Muséum national d'histoire naturelle, recensent pour la métropole plusieurs dizaines de milliers d'espèces animales, dont une large majorité d'insectes, et ce total est bien plus élevé lorsqu'on y ajoute les outre-mer, qui concentrent l'essentiel des espèces endémiques françaises. Même en métropole, les découvertes ne sont pas rares : chaque année, des espèces nouvelles pour la science ou pour le pays sont signalées, surtout parmi les insectes, les araignées, les mollusques et les petits crustacés des eaux souterraines. Cette richesse confère à la France une responsabilité particulière dans la conservation de la biodiversité mondiale, notamment pour ses récifs coralliens et ses forêts tropicales d'outre-mer, et elle explique l'importance des programmes de sciences participatives qui invitent chacun à photographier et signaler la faune de son jardin.
Nombre d'espèces animales ou nombre d'animaux : ne pas confondre
Il ne faut pas confondre le nombre d'espèces animales avec le nombre total d'animaux vivant sur la planète, qui se compte en quantités vertigineuses et encore plus incertaines. Pour les individus, les chercheurs avancent des ordres de grandeur plutôt que des chiffres : on évoque souvent quelque chose comme dix milliards de milliards d'insectes vivant en même temps sur Terre, et les vers nématodes du sol seraient encore plus nombreux, au point d'être probablement les animaux les plus abondants en nombre d'individus. Les oiseaux, eux, se compteraient en dizaines de milliards. Une autre façon de mesurer l'importance des groupes consiste à estimer leur biomasse, c'est-à-dire la masse totale de matière vivante qu'ils représentent. Une étude publiée en 2018 a ainsi montré que les arthropodes, insectes et crustacés marins comme le krill compris, représentaient environ la moitié de la biomasse animale, devant les poissons. Elle soulignait aussi un fait frappant : parmi les mammifères, la biomasse des animaux d'élevage et celle des humains dépassent de très loin celle de tous les mammifères sauvages réunis. Ces approches complémentaires montrent qu'une espèce rare compte autant qu'une espèce abondante dans un inventaire, mais que leur poids dans le fonctionnement des écosystèmes est très différent.

Pourquoi compter les espèces animales est devenu urgent
Recenser les espèces animales n'est pas un simple exercice de collectionneur. Connaître les espèces, leur répartition et leurs effectifs est indispensable pour évaluer l'état de la biodiversité et décider des mesures de protection. Or de nombreux scientifiques alertent sur un risque : que des espèces disparaissent avant même d'avoir été décrites, en particulier dans les forêts tropicales défrichées, les récifs coralliens menacés ou les milieux d'eau douce pollués. La destruction des habitats, la surexploitation, les pollutions, les espèces invasives et le changement climatique font peser une pression croissante sur la faune, et les listes rouges de l'UICN recensent des dizaines de milliers d'espèces animales menacées, alors qu'elles ne portent que sur une petite partie des espèces connues. Pour accélérer les inventaires, les chercheurs misent sur de nouveaux outils : le code-barres génétique, qui permet d'identifier une espèce à partir d'un court fragment d'ADN, l'ADN environnemental, l'imagerie automatisée, mais aussi la science participative, grâce à laquelle des amateurs signalent chaque année des observations précieuses, et parfois des espèces nouvelles. Protéger des milieux entiers plutôt que des espèces isolées reste la stratégie la plus efficace pour préserver ce qui n'a pas encore été inventorié, à l'image d'une aire marine protégée, qui met à l'abri toute la faune d'un territoire océanique, connue comme inconnue.