La langue française regorge de mots savoureux, et sagouin est l'un d'eux. Peu employé dans la conversation courante, il surgit pourtant volontiers dans la bouche d'un parent exaspéré (« tu manges comme un sagouin ! ») ou d'un artisan découvrant un chantier bâclé. Peu de gens savent qu'avant de désigner une personne malpropre ou un travail fait sans soin, le mot nommait un petit singe d'Amérique du Sud, de la famille des ouistitis et des tamarins, découvert par les Européens lors de l'exploration du Brésil. Comme le goret, autre nom d'animal passé dans le vocabulaire des reproches familiers, le sagouin illustre la façon dont la langue projette sur les bêtes des défauts bien humains, souvent de manière injuste. Son histoire mène des langues amérindiennes du littoral brésilien au portugais, puis au français, avant de passer par les pages de l'Histoire naturelle de Buffon et par deux grandes œuvres littéraires du XXe siècle, Le Sagouin de François Mauriac et La Sagouine d'Antonine Maillet. Cet article présente les deux sens du mot, son étymologie, le petit primate qu'il désignait à l'origine, ses emplois littéraires ainsi que sa prononciation et son féminin.

Que signifie le mot « sagouin » ? Définition

Le mot sagouin possède deux sens principaux. Dans son sens premier, zoologique, il désigne un petit singe d'Amérique du Sud, au corps menu, à la longue queue non préhensile et au pelage souvent orné de touffes ou de crinières, que l'on appelle aujourd'hui plus volontiers ouistiti ou tamarin. Le terme a d'ailleurs vieilli dans cet emploi, mais il reste présent dans les dictionnaires et dans certains noms d'espèces anciens. Dans son sens figuré, de loin le plus courant aujourd'hui, il qualifie familièrement une personne malpropre, qui se tient mal, mange salement ou néglige sa tenue, et par extension une personne qui travaille sans soin, de façon grossière ou maladroite. On dit ainsi d'un bricoleur peu soigneux qu'il « travaille comme un sagouin » ou d'un enfant barbouillé qu'il est « un vrai petit sagouin ». Le mot appartient au registre familier, avec une nuance de reproche plus ou moins appuyée selon le contexte : affectueuse et taquine entre proches, franchement méprisante lorsqu'elle vise un adulte ou un professionnel. Son féminin, sagouine, s'emploie pour une femme négligée, et il a donné son titre à un célèbre monologue théâtral acadien.

Infographie animée des deux sens du mot sagouin : un petit singe d'Amérique du Sud, ouistiti ou tamarin, et au sens figuré une personne malpropre ou un travail bâcléUn mot, deux sens : du petit singe à la personne négligée1. Sens zoologique2. Sens figuré, familierpetit singe du Brésil(ouistiti, tamarin)personne malpropre,travail bâclé
Le mot sagouin désigne d'abord un petit singe du Brésil, puis, au sens figuré, une personne sale ou un travail fait sans soin.

D'où vient le mot « sagouin » ? Étymologie

Le mot sagouin a fait un long voyage avant d'entrer dans la langue française. Sa source se trouve dans le tupi, une langue amérindienne parlée par les peuples du littoral brésilien au moment de l'arrivée des Européens, dans laquelle le petit singe était appelé sagui ou d'une forme proche. Le mot a été adopté par les colons portugais, chez qui il est devenu saguim (le Brésil dit encore aujourd'hui sagui pour désigner les ouistitis), puis par le français, qui l'a adapté à sa phonétique sous la forme « sagouin ». L'emprunt remonte au XVIe siècle, époque où les navigateurs, marchands et missionnaires français fréquentaient les côtes du Brésil et rapportaient dans leurs récits la description d'une faune inconnue en Europe. Le tupi a ainsi offert au français plusieurs noms d'animaux, comme « tatou », « jaguar », « toucan » ou « ara », sans compter les noms de plantes. Ce parcours illustre bien la manière dont les mots circulent au gré des échanges commerciaux et des explorations, en se transformant légèrement à chaque étape. Le glissement vers le sens figuré est venu ensuite, sans doute nourri par l'image d'un animal agité, aux manières jugées peu soignées, que l'on voyait parfois en captivité dans les foyers aisés.

Frise animée de l'étymologie de sagouin : du tupi sagui au portugais saguim, puis au français sagouin et à son sens figuréLe voyage du mot « sagouin », du Brésil à la FranceTupi« sagui »langue du littoralbrésilienAvant 1500Portugais« saguim »emprunt des colonset voyageursXVIe siècleFrançais« sagouin »récits de voyagedu XVIe siècleXVIe siècleSens figurépersonne saleimage injustedu petit singePlus tard
Comme « tatou » ou « jaguar », « sagouin » est l'un des mots que le français doit aux langues tupi du Brésil, par l'intermédiaire du portugais.
Illustration de sagouin, petit singe d'Amérique du Sud de la famille des ouistitis

Le sagouin, petit singe d'Amérique du Sud

Les singes autrefois appelés sagouins appartiennent principalement à la famille des Callitrichidae, qui regroupe les ouistitis et les tamarins. Ce sont les plus petits singes du monde : le ouistiti pygmée, le plus menu de tous, ne pèse qu'une centaine de grammes, et la plupart des espèces dépassent à peine quelques centaines de grammes. Ils vivent dans les forêts tropicales d'Amérique du Sud et, pour quelques espèces, d'Amérique centrale, où ils circulent avec agilité dans les branches. Contrairement à la plupart des singes, ils portent des griffes à la place des ongles sur presque tous leurs doigts, ce qui leur permet de s'agripper aux troncs comme des écureuils. Leur régime est varié : fruits, fleurs, nectar, insectes, petits vertébrés et, chez les ouistitis, gommes et sèves qu'ils font couler en entaillant l'écorce avec leurs incisives. Ils vivent en petits groupes familiaux où la reproduction est souvent assurée par une seule femelle, qui donne fréquemment naissance à des jumeaux, et où le père et les autres membres du groupe participent activement au transport des petits. Le tableau ci-dessous présente quelques représentants de cette famille, avec des dimensions indicatives.

EspèceTaille du corps (sans la queue)Signe distinctif
Ouistiti pygmée (Cebuella pygmaea)Environ 12 à 15 cmLe plus petit singe du monde
Ouistiti commun (Callithrix jacchus)Environ 20 cmTouffes de poils blancs autour des oreilles
Tamarin empereur (Saguinus imperator)Environ 25 cmLongues moustaches blanches tombantes
Tamarin-lion doré (Leontopithecus rosalia)Environ 25 cmCrinière orangée, espèce menacée
Tamarin pinché (Saguinus oedipus)Environ 20 à 25 cmCrête de poils blancs sur la tête

Buffon, les sapajous et les sagouins

Au XVIIIe siècle, le naturaliste Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, a contribué à fixer le sens zoologique du mot dans sa monumentale Histoire naturelle, générale et particulière, publiée à partir de 1749 et poursuivie jusqu'à la fin du siècle. Cherchant à mettre de l'ordre dans la profusion des singes du Nouveau Monde, il distinguait deux grands groupes : les sapajous, dont la queue est préhensile et peut s'enrouler autour des branches comme une cinquième main, et les sagouins, dont la queue, souvent longue et touffue, ne l'est pas. Cette classification, fondée sur un caractère facile à observer, n'est plus utilisée par les zoologistes modernes, qui s'appuient sur la parenté évolutive des espèces, mais elle a durablement marqué le vocabulaire français : on parle encore parfois de sapajous pour les capucins et l'on retrouve le nom de sagouin dans les traductions anciennes. L'œuvre de Buffon, illustrée de nombreuses gravures, fut l'un des grands succès éditoriaux du siècle des Lumières et contribua à populariser l'histoire naturelle auprès d'un large public cultivé. Elle se distinguait par son ambition de décrire l'ensemble de la nature et par un style élégant qui en faisait aussi une œuvre littéraire.

Œuvre de Buffon datant du XVIIIe siècle, Histoire naturelle

« Sagouin » au sens figuré : malpropreté et travail bâclé

Dans l'usage courant, sagouin est avant tout un terme familier et dépréciatif. Il qualifie une personne sale ou négligée, dont la tenue, la toilette ou les manières à table laissent à désirer : « Regarde-toi, tu es couvert de sauce, quel sagouin ! » Le mot s'applique aussi, et peut-être surtout aujourd'hui, à la façon de travailler. Un travail de sagouin est un ouvrage bâclé, réalisé sans méthode ni soin, qu'il s'agisse d'une peinture qui coule, d'une soudure grossière, d'un rangement sommaire ou d'un texte écrit à la va-vite. On le rencontre fréquemment dans la bouche des professionnels du bâtiment ou de l'artisanat, pour juger le travail d'un confrère ou d'un apprenti. Comme beaucoup d'insultes empruntées au monde animal, il peut prendre des nuances très différentes : affectueux pour un enfant qui a renversé son goûter, il devient franchement blessant lorsqu'il vise la compétence d'un adulte. Il partage ce terrain avec une série de synonymes familiers, comme goret, cochon, souillon ou salopiot, chacun portant sa nuance propre. Il faut noter que le petit singe n'a rien de malpropre : les ouistitis et les tamarins passent au contraire beaucoup de temps à s'épouiller et à entretenir leur pelage.

Le sagouin dans la littérature : Mauriac et La Sagouine

Le mot a inspiré deux œuvres majeures de la littérature francophone. En 1951, François Mauriac publie Le Sagouin, un court roman cruel qui se déroule dans la bourgeoisie et la petite noblesse de province. Le « sagouin » y est Guillou, un enfant chétif et mal soigné, méprisé par sa mère qui le surnomme ainsi, et que personne ne parvient à aimer : le titre, en reprenant cette insulte, souligne toute la violence d'un milieu familial qui écrase les plus faibles. Vingt ans plus tard, en 1971, l'écrivaine acadienne Antonine Maillet donne naissance à La Sagouine, une série de monologues dans lesquels une vieille femme de ménage, épouse de pêcheur, raconte sa vie avec humour et lucidité, dans le parler acadien du Nouveau-Brunswick. Interprétée sur scène pendant des décennies par la comédienne Viola Léger, la pièce est devenue un monument de la culture acadienne, et le personnage a même donné son nom à un village touristique reconstitué à Bouctouche. Dans ces deux œuvres, le mot dépasse l'injure : il devient le nom de personnages humbles, maltraités ou méprisés, auxquels la littérature rend leur dignité, et dont la parole, ou le silence, révèle l'injustice de ceux qui les jugent.

Comment prononce-t-on « sagouin » ? Prononciation et féminin

Le mot sagouin se prononce [sa.ɡwɛ̃], en deux syllabes : « sa » puis « gouin », qui rime avec « coin », « loin » ou « besoin ». Le groupe « ou » suivi de « in » se prononce donc comme une seule syllabe, à la manière de « pingouin » ou de « baragouin », deux mots qui partagent avec lui cette terminaison caractéristique et dont l'un, « pingouin », est également un nom d'animal. La finale est nasale, comme dans « vin » ou « pain », et le « n » ne se fait pas entendre, sauf au féminin. Celui-ci se forme en effet en ajoutant un « e » : sagouine, prononcé [sa.ɡwin], où la finale « -ine » se fait entendre comme dans « cuisine ». Au pluriel, on écrit simplement sagouins et sagouines, sans changement de prononciation. Comme pour tout mot de la langue, l'accent régional peut colorer légèrement la prononciation, la voyelle nasale finale étant par exemple plus appuyée dans le Midi de la France, mais ces variations ne modifient pas la structure du mot. On veillera surtout à ne pas confondre « sagouin » avec « baragouin », qui désigne un langage incompréhensible, ni avec le nom latin de certains tamarins, Saguinus, directement tiré du même mot sud-américain.

Les sagouins aujourd'hui : des petits singes à protéger

Loin de l'insulte, les petits singes que l'on appelait jadis sagouins méritent toute notre attention, car plusieurs espèces sont aujourd'hui menacées. La destruction des forêts tropicales, en particulier de la forêt atlantique brésilienne dont il ne subsiste qu'une petite partie de la surface d'origine, a fortement réduit leur habitat. Le tamarin-lion doré, devenu un symbole de la conservation au Brésil, a frôlé l'extinction avant de bénéficier de programmes de réintroduction et de reboisement qui ont permis à ses effectifs de remonter, même s'il reste menacé. La capture pour le commerce d'animaux de compagnie constitue une autre menace : ces petits primates, très sociaux et exigeants, supportent mal la captivité et ne sont en rien des animaux domestiques, contrairement à ce que laissent croire certaines vidéos. Certaines maladies, comme la fièvre jaune, frappent aussi les singes du Brésil. Parmi les espèces les plus étonnantes de la famille figure le tamarin empereur, célèbre pour ses longues moustaches blanches qui évoquent celles de l'empereur allemand Guillaume II, auquel il doit son nom, et dont le nom scientifique, Saguinus imperator, conserve justement la trace du vieux mot tupi passé par le portugais.