La sociolinguistique est la branche des sciences du langage qui étudie les relations entre la langue et la société. Elle part d'un constat que chacun peut faire au quotidien : on ne parle pas de la même façon selon que l'on s'adresse à un ami, à un professeur ou à un employeur, selon la région où l'on a grandi, le milieu social dont on est issu, son âge ou le groupe auquel on souhaite appartenir. Un accent, un mot d'argot, une tournure régionale ou le passage d'une langue à une autre dans une même conversation ne sont pas des détails : ce sont des indices sociaux, qui disent quelque chose de celui qui parle et de la situation dans laquelle il se trouve. Là où la linguistique structurale décrit la langue comme un système abstrait, la sociolinguistique s'intéresse à la langue en usage, dans toute sa diversité, et aux jugements que les locuteurs portent sur ces usages. Elle montre que la variation n'est pas un désordre mais une réalité organisée, et que certaines façons de parler sont valorisées tandis que d'autres sont stigmatisées. Comprendre ce qu'est la sociolinguistique, c'est donc mieux comprendre le langage comme fait social. Cette définition présente la discipline, son histoire, ses notions clés, ses enquêtes célèbres, ses applications et ce qu'elle nous apprend sur le français d'aujourd'hui.

Qu'est-ce que la sociolinguistique ? Définition

La sociolinguistique peut se définir comme l'étude de la langue dans son contexte social, c'est-à-dire de la manière dont les facteurs sociaux (classe, âge, sexe, origine géographique, appartenance à un groupe, situation de communication) influencent les façons de parler, et réciproquement de la manière dont la langue contribue à construire les identités et les rapports sociaux. Elle se distingue de la linguistique dite « interne », héritée de Ferdinand de Saussure, qui étudie la langue comme un système de signes indépendamment de ses usages, et de l'approche de Noam Chomsky, centrée sur la compétence d'un locuteur idéal. Pour les sociolinguistes, au contraire, la variation est au cœur de l'objet d'étude : il n'existe pas de locuteur idéal, mais des personnes réelles qui adaptent sans cesse leur manière de parler. Le linguiste américain Dell Hymes a proposé dans cet esprit la notion de compétence de communication, qui désigne la capacité de savoir non seulement former des phrases correctes, mais aussi quoi dire, à qui, quand et comment. La discipline entretient des liens étroits avec la sociologie du langage, la pragmatique, qui étudie le sens en contexte, l'anthropologie linguistique, la dialectologie et l'analyse des interactions. Elle repose sur des enquêtes de terrain : enregistrements, entretiens, observations et questionnaires sur les attitudes des locuteurs.

Micro-sociolinguistique et macro-sociolinguistique

On distingue souvent deux échelles d'analyse en sociolinguistique. La micro-sociolinguistique s'intéresse aux interactions concrètes entre individus ou petits groupes : comment deux personnes ajustent leur registre au cours d'une conversation, comment se manifestent la politesse et la distance, comment un locuteur bilingue passe d'une langue à l'autre au milieu d'une phrase (on parle d'alternance codique), ou comment un adolescent marque son appartenance à un groupe par un vocabulaire particulier. La macro-sociolinguistique examine des phénomènes à l'échelle de communautés entières ou de sociétés : la coexistence de plusieurs langues sur un même territoire, le statut des langues régionales ou minoritaires, les politiques linguistiques des États, la diffusion d'une langue internationale, le recul et la disparition de certaines langues. Cette seconde approche rejoint ce que l'on appelle parfois la sociologie du langage, développée notamment par l'Américain Joshua Fishman. Les deux échelles se complètent : les grandes évolutions linguistiques d'une société se jouent dans des millions d'interactions quotidiennes, et ces interactions sont elles-mêmes encadrées par des normes collectives. Un même phénomène, comme le recul d'une langue régionale, peut ainsi être étudié aussi bien à travers les statistiques nationales qu'à travers les conversations d'une famille où les grands-parents parlent encore la langue et les petits-enfants ne la comprennent plus.

D'où vient la sociolinguistique ? Histoire d'une discipline

L'intérêt pour les liens entre langue et société est ancien, mais la sociolinguistique comme discipline est récente. Le terme est généralement attribué à l'anthropologue britannique Thomas Callan Hodson, qui l'emploie en 1939 dans le titre d'un article consacré à l'Inde, « Sociolinguistics in India ». La discipline prend véritablement son essor aux États-Unis dans les années 1960, avec une génération de chercheurs qui vont lui donner ses méthodes et ses concepts : William Labov, souvent considéré comme le fondateur de la sociolinguistique variationniste, Dell Hymes et John Gumperz, pionniers de l'ethnographie de la communication, Charles Ferguson, qui théorise la diglossie, ou encore Joshua Fishman. Au Royaume-Uni, le sociologue Basil Bernstein étudie le lien entre milieu social et réussite scolaire à travers la notion de codes linguistiques. En France, la discipline se développe à partir des années 1970, notamment avec les travaux de Louis-Jean Calvet sur les politiques linguistiques et les rapports de force entre les langues, tandis que le sociologue Pierre Bourdieu analyse, dans Ce que parler veut dire (1982), le « marché linguistique » où certaines manières de parler valent plus que d'autres. La frise ci-dessous résume ces grandes étapes.

Frise de l'histoire de la sociolinguistique : le mot en 1939 avec Hodson, l'essor américain des années 1960 avec Labov, Hymes et Ferguson, le développement en France à partir des années 1970 avec Calvet et Bourdieu Quelques jalons de la sociolinguistique 1939le mot, chez Hodson Années 1960Labov, Hymes,Ferguson, Gumperz Années 1970essor en France 1982Bourdieu, lemarché linguistique
Née d'un mot employé en 1939, la sociolinguistique s'est constituée en discipline aux États-Unis dans les années 1960.
William Labov, linguiste américain, figure fondatrice de la sociolinguistique
William Labov.

Les grandes notions de la sociolinguistique

La sociolinguistique s'appuie sur un ensemble de notions devenues classiques. La plus importante est celle de variation : une même langue présente des formes différentes selon plusieurs axes, que les linguistes ont pris l'habitude de nommer avec le préfixe « dia- », qui signifie « à travers ». La variation diachronique concerne l'évolution dans le temps, la variation diatopique les différences entre régions (les accents, les régionalismes), la variation diastratique les différences entre groupes sociaux, et la variation diaphasique les différences selon la situation, qui correspondent aux registres de langue (familier, courant, soutenu). D'autres notions décrivent les rapports entre les langues : le bilinguisme désigne l'usage de deux langues par une personne ou une communauté, tandis que la diglossie, théorisée par Charles Ferguson en 1959, décrit une situation où deux variétés coexistent avec des fonctions hiérarchisées, l'une prestigieuse et réservée aux usages officiels, l'autre réservée à la vie quotidienne. L'insécurité linguistique désigne le sentiment de ne pas parler « correctement », fréquent chez les locuteurs dont la variété est dévalorisée. Le tableau suivant récapitule ces concepts avec des exemples, avant le schéma des quatre axes de la variation.

NotionDéfinitionExemple
Variation diatopiqueDifférences selon les régions« Chocolatine » ou « pain au chocolat »
Variation diastratiqueDifférences selon les groupes sociauxVocabulaire propre à un milieu ou à une génération
Variation diaphasiqueDifférences selon la situation (registres)« Bagnole », « voiture », « automobile »
DiglossieDeux variétés aux fonctions hiérarchiséesArabe standard et arabe dialectal dans plusieurs pays
Alternance codiquePassage d'une langue à l'autre dans un même échangeConversations de locuteurs bilingues
Insécurité linguistiqueSentiment de mal parler sa langueGêne liée à son accent face à un public
Schéma des quatre axes de la variation linguistique autour d'un locuteur : le temps, l'espace, le groupe social et la situation de communication bla Le tempsdiachronique : la langue évolue L'espacediatopique : accents, régions Le groupe socialdiastratique : milieu, âge La situationdiaphasique : registres Un même locuteur varie sa façon de parler selon ces quatre axes
Les quatre grands axes de la variation étudiés par la sociolinguistique : temps, espace, groupe social et situation.

Les enquêtes célèbres de la sociolinguistique

Plusieurs enquêtes ont fait date dans l'histoire de la sociolinguistique. La plus célèbre est celle que William Labov mène au début des années 1960 dans trois grands magasins new-yorkais de prestige différent. En posant aux vendeurs une question dont la réponse était « fourth floor » (« quatrième étage »), il observe la prononciation du « r » après une voyelle, considérée alors comme prestigieuse à New York : elle est nettement plus fréquente dans le magasin le plus chic que dans le plus populaire, et plus fréquente lorsque le vendeur répète la réponse avec soin. L'expérience montre de façon élégante que la variation n'est pas aléatoire mais corrélée à la position sociale et à l'attention portée à son propre discours. Labov avait auparavant étudié l'île de Martha's Vineyard, où certains habitants accentuaient une prononciation locale pour affirmer leur identité face aux vacanciers. Au Royaume-Uni, Basil Bernstein a opposé un code « restreint » et un code « élaboré » pour expliquer certaines inégalités scolaires, thèse très discutée depuis. D'autres chercheurs, comme Deborah Tannen, ont étudié les différences de styles conversationnels selon le sexe, et John Gumperz les malentendus entre locuteurs de cultures différentes. Ces travaux ont en commun d'avoir fait sortir la linguistique des bibliothèques pour l'emmener sur le terrain, au plus près de la parole réelle.

À quoi sert la sociolinguistique ? Applications concrètes

Loin d'être une discipline purement théorique, la sociolinguistique éclaire de nombreux enjeux de société. Dans le domaine de l'éducation, elle aide à comprendre les difficultés de certains élèves dont la langue ou la variété parlée à la maison diffère de la norme scolaire, et à concevoir des pédagogies qui s'appuient sur leurs compétences plutôt que de les disqualifier. Elle met en lumière les discriminations linguistiques, liées par exemple à l'accent dans l'accès à l'emploi ou aux médias, que le sociolinguiste Philippe Blanchet a proposé de nommer « glottophobie ». Elle accompagne les politiques linguistiques des États et des collectivités : choix des langues officielles, enseignement des langues régionales, aménagement de la langue (terminologie, féminisation des noms de métiers), accueil des populations migrantes. Elle joue un rôle important dans la documentation et la revitalisation des langues menacées, dont une grande partie risque de disparaître au cours du siècle, selon les estimations des linguistes. Ses méthodes sont aussi utilisées dans le monde de l'entreprise, pour analyser la communication interne ou les relations avec la clientèle, dans le domaine médical, pour améliorer le dialogue entre soignants et patients, et même en justice, où la linguistique peut contribuer à l'analyse de témoignages ou de documents. Partout, elle rappelle que juger une personne sur sa façon de parler revient souvent à la juger sur son origine sociale.

L'argot et les emprunts : l'exemple de « gadji »

L'argot offre un terrain d'observation privilégié pour la sociolinguistique, car il montre comment des groupes se dotent d'un vocabulaire propre, à la fois pour se reconnaître entre eux et pour se distinguer des autres. Le parcours du mot « gadji » en est un bon exemple. Issu du romani, la langue des Roms, où il désigne une femme non rom, il est passé dans l'argot français, où il signifie simplement « fille » ou « jeune femme », perdant au passage sa valeur d'origine. Ce type d'emprunt témoigne des contacts entre communautés, des circulations entre langues minoritaires et langue majoritaire, et du rôle des jeunes générations dans le renouvellement du lexique. La musique, en particulier le rap, le cinéma et aujourd'hui les réseaux sociaux accélèrent la diffusion de ces mots, qui peuvent passer en quelques années d'un groupe restreint à l'ensemble de la société, puis vieillir et disparaître. Les sociolinguistes s'intéressent autant à l'origine de ces mots qu'aux jugements qu'ils suscitent : un même terme peut être perçu comme créatif, vulgaire, branché ou ringard selon l'âge et le milieu de celui qui l'entend. L'argot n'est donc pas une simple déformation de la langue, mais un ensemble de pratiques sociales qui révèlent les identités, les solidarités et les tensions d'une société.

Ce que la sociolinguistique nous apprend sur le français

Appliquée au français, la sociolinguistique bouscule plusieurs idées reçues. Elle montre d'abord que le « français standard » n'est qu'une variété parmi d'autres, devenue la norme pour des raisons historiques et politiques, notamment la centralisation de l'État et le rôle de l'école, et non parce qu'elle serait intrinsèquement plus correcte. Elle rappelle que le français est parlé sur plusieurs continents, avec des variétés québécoise, belge, suisse, africaines ou antillaises tout aussi légitimes, et que la majorité des francophones vivent aujourd'hui hors d'Europe. Elle étudie les accents régionaux, longtemps moqués dans les médias nationaux, les langues régionales comme le breton, l'occitan ou l'alsacien, dont la transmission familiale a fortement reculé au XXe siècle, et les parlers des jeunes des quartiers populaires, souvent caricaturés mais d'une grande inventivité. Elle observe aussi comment la norme elle-même évolue, sous l'effet des usages, des institutions et des débats publics. Enfin, elle s'intéresse aux argots de métier, qui illustrent depuis longtemps le lien entre langue et identité professionnelle. L'un des plus connus est celui des bouchers parisiens et lyonnais, qui déformaient les mots selon une règle précise pour échanger sans être compris des clients : on l'appelle le louchébem, et il reste un cas d'école pour les sociolinguistes.